Interview

CRAC : D’abord, bravo, Morad, pour ton implication totale envers le Darfour, la parution de l’ouvrage collectif Urgence Darfour (éditions Des idées & des hommes) et pour cette euro-pétition qui a déjà recueilli près de 300 000 signatures en quelques mois. Au CRAC, nous sommes vraiment très fiers de t’avoir comme président d’honneur. Ne crains-tu pas que l’on te reproche de mélanger les genres en luttant à la fois contre la barbarie des arènes et contre les massacres au Darfour ? Que réponds-tu ?

Morad : Cest arrivé, en effet. Ma réponse est simple : pourquoi cloisonner la compassion ? Un être sensible qui souffre, qu’il soit humain ou animal, mérite la compassion. A fortiori en ce qui concerne la corrida, quand cette souffrance n’est justifiée que pour la jouissance des hommes. Je réponds aussi que, comme par hasard, tous les plus grands humanistes se sont indignés contre l’horreur tauromachique. Je ne citerai jamais assez ce magnifique aphorisme de Victor Hugo : « Torturer un taureau, pour le plaisir, pour l’amusement, c’est beaucoup plus que torturer un animal, c’est torturer une conscience. »

CRAC : C’est une question éthique ?

Morad : Absolument ! Cette cause va bien au-delà de la souffrance de tous ces taureaux et chevaux martyrisés dans les arènes, il en va aussi de la dignité humaine, comme le dit si bien Albert Jacquard, avec qui j’ai l’honneur de partager la présidence d’honneur du CRAC. Nous donnons d’ailleurs régulièrement des conférences ensemble. Comment, en 2007, peut-on encore supplicier à mort avec raffinement tous ces animaux comme à l’époque des jeux du cirque ? Comment est-ce concevable ?

CRAC : Comment es-tu venu à rencontrer le CRAC ?

Morad : Fidèle lecteur de Charlie Hebdo, j’étais intrigué par la rubrique de Luce Lapin, « Les Puces », qui relatait régulièrement la formidable ascension d’une structure anticorrida qui avait pour nom le CRAC, Comité radicalement anticorrida. Viscéralement opposé à cette ignominie, j’appelai cette journaliste pour la féliciter et pour signer la pétition de cette association. Ensuite, Jean-Pierre Garrigues, son président, eut l’idée de me demander si j’accepterais de succéder à Jacques Derrida, malheureusement disparu quelques mois auparavant, en tant que président d’honneur.

CRAC : Quelles sont les raisons qui t’ont poussé à accepter ?

Morad : D’abord, en raison de mes très fortes convictions pour cette noble cause et, ensuite, pour l’admiration que j’avais pour Jacques Derrida. J’ai d’ailleurs eu l’occasion de le rencontrer. Reprendre le flambeau, en quelque sorte, au côté du Pr Albert Jacquard, de surcroît. C’était un honneur pour moi.

CRAC : Que t’inspirent les 560 personnalités, de tous horizons, signataires à ce jour de notre manifeste pour l’abolition de la corrida ?

Morad : C’est pour moi extraordinaire ! Voir des personnalités aussi diverses que Jean Ferrat, Nicolas Hulot, Guy Bedos, François Cavanna, Yannick Noah, Françoise Hardy, Richard Bohringer, Alain Decaux, Sophie Marceau, Michel Rocard, Muriel Robin, Hubert Reeves, Raymond Poulidor, Alain Delon, Renaud, Gisèle Halimi, Axel Kahn et bien d’autres, c’est vraiment très encourageant !

CRAC : Il y a aussi nos actions auprès des élus, aussi bien en France qu’en Europe. Le 13 mars 2007, sous sommes allés à Strasbourg, au Parlement européen, remettre aux 785 députés le terrible film anticorrida de Jérôme Lescure, Alinéa 3. 211 se sont déclarés abolitionnistes et, en ce début de 13e législature, 51 députés français se sont également positionnés pour l’abolition de la torture tauromachique. En si peu de temps, et ce n’est qu’un début !

Morad : Ça, c’est formidable ! Compte tenu de leur ignorance, il fallait leur faire prendre conscience qu’ils financent sans le savoir toutes ces atrocités. Ce DVD ainsi que la cassette VHS Juste pour le plaisir, le film de la honte, de Thierry Hély, que présente le CRAC, sont vraiment des armes redoutables. Je sais que, tout comme moi, Jacques Derrida et Albert Jacquard ont été horrifiés à leur découverte. Il se passe également des choses très importantes en Catalogne espagnole. La situation des corridas y est désastreuse ! Sincèrement, je suis convaincu que cette pratique indigne n’en a plus pour longtemps.

CRAC : Pour en revenir au Darfour, parmi les personnalités qui sont engagées avec toi, nous en trouvons trois qui ont signé le manifeste du CRAC : Philippe Val, Jacques Julliard et Dominique Sopo. Encore une fois, cohérence parfaite quand il s’agit de lutter contre toutes les formes de barbarie.

Morad : Exactement ! Cette cohérence, nous la trouvons aussi avec le chanteur Renaud, très proche du CRAC, qui n’hésite pas, dans ses multiples combats, à inclure celui contre la sauvagerie des arènes. Avoir permis au CRAC d’installer un stand près de ceux d’Ingrid Betancourt dans toutes les villes de sa tournée est tout simplement extraordinaire !

CRAC : Dernière question, Morad : si tu avais un message à faire passer à tous ces intellectuels qui aiment et qui vantent la corrida, quel serait-il ?

Morad : Cessez de trouver des métaphores sophistiquées à sa gloire pour justifier votre plaisir, mais trouvez-en d’autres, compassionnelles, celles-ci, pour ce pauvre animal qui n’a commis qu’un seul crime : celui d’être né « taureau » ! Merci. Avec toute mon amitié pour le CRAC. Je reste votre dévoué président d’honneur.

CRAC : Merci, Morad, d’être ce que tu es !

Morad EL HATTAB, un humaniste. Un vrai !

Informations complémentaires sur le site UrgenceDarfour

Paris, le 25 mai 2007

C’est un honneur, mais c’est aussi un devoir. Le devoir d’un écrivain ou d’un philosophe dont l’une des principales missions est d’alerter l’opinion quand l’heure est grave. Comme vous le percevrez dans cet ouvrage, alors que la plupart des politiques des pays occidentaux préfèrent parler de situation « complexe » au lieu d’essayer de faire pression sur le gouvernement soudanais pour trouver une solution durable à ce conflit, alors que les bourreaux poursuivent leurs exactions en toute impunité et que les populations meurent par centaine de milliers dans l’indifférence quasi générale, il était plus que nécessaire d’alerter l’opinion publique.

Comme certains auteurs l’ont souligné dans leur texte, l’Histoire ne nous a apparemment rien appris. A l’heure des règlements de compte avec notre passé, nos fautes et nos erreurs nous empêchent de regarder en face les génocides du présent. Les peuples du Darfour – dont le seul tort est d’être loin de nos yeux, donc loin de nos cœurs – doivent-ils continuer à mourir en silence ? Tenterons-nous de nous racheter en condamnant les tortionnaires du Darfour dans plusieurs décennies, quand l’heure des comptes avec un nouveau passé aura sonné et que les inévitables donneurs de leçons auront réalisé combien la communauté internationale a été, une fois de plus, désespérément sourde ?

J’ai bon espoir qu’à travers cet ouvrage collectif, votre appel, notre appel, sera entendu. Nous savons que si nous parvenons à sensibiliser l’opinion publique et à mobiliser les médias, il sera possible de faire pression sur les gouvernements.

Cet ouvrage contribuera, je le souhaite, à toucher les cœurs et les esprits, et à forcer la communauté internationale à agir vite pour arrêter le massacre.

En vous remerciant encore pour votre confiance,
Avec mes plus cordiales salutations.


Morad EL HATTAB
Ecrivain-philosophe,
Lauréat du Prix Littéraire pour la Paix et la Tolérance – Prix Lucien Caroubi
Directeur de Collection des éditions Des Idées & des Hommes