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Elisabeth Hardouin-FugierHistoire de la corrida en Europe du XVIIIe au XXIe siècleEdition: Connaissances et Savoirs 4e trimestre 2005 ISBN 2-7539-0049-3 147-149 rue Saint-honoré 75001 Paris tél: 01 39 08 1627 Fax: 01 3975 60 11 contact@connaissances-savoirs.com AVANT- PROPOS : POURQUOI COURIR APRÈS LES TAUREAUX ? L´Avant-propos fait le point sur l´origine du mot corrida ou course de taureau, il s´agit de la poursuite des taureaux par des hommes armés de tridents et de fourches lors d´abattages festifs à l´occasion de fêtes liturgiques, pratique que la Bulle papale de 1567 De Salute Gregis interdit. L´abattoir est une véritable université pour apprentis-matadors et un enfer pour les bovins, en Espagne au XX e siècle encore, selon un témoin: `de futurs matadors frappent l´animal avec une fureur muette de la main droite, la puntilla, imaginant la muleta à gauche´. Quant aux fêtes folkloriques et donc subventionnées par l´Europe, centrées autour de la torture d´animaux, elles sont pratiquées en Espagne encore de nos jours (El Trato de los animales d´Alfonso Alforra pour le calendrier). CHAPITRE I- QUATRE TERCIO POUR UNE CORRIDA Le chapitre I est consacré à l´évolution technique et financière. C´est la définition de la torture par Michel Foucault « maintenir la vie dans la souffrance » qui rend le spectacle possible ; les blessures faites par les lances convergent sur le dos pour n´être pas immédiatement mortelles, tandis que les paires de banderilles laissent dans la blessure des fers qui cisaillent les chairs dans les mouvements imposés à la bête. Toutes les blessures sont soigneusement codifiées, un exemple : selon l´expression consacrée, lorsque le `matador se mouille les doigts´, il s´agit d´une estocade réussie car les doigts du matador entrent dans la blessure en créant une évocation érotique très appréciée, seule la poignée de l´épée émerge du corps de l´animal. Par la mort de l´animal blessé, codifiée au troisième tercio et qui rate en majorité, le matador le plus souvent ne fait qu´abattre au sol le taureau encore vivant : un documentaire montre notamment des hommes tranchant la queue et les oreilles d´un animal vivant puis essuyer leurs couteaux sur les flancs haletants de l´animal. La combattivité du taureau est une chose difficile à obtenir. L´auteur cite un torero qui raconte longuement que fatiguer un taureau et le pousser à combattre en champ libre, exige toute une cuadrilla et une habile stratégie. Dans l´arène lorsque le taureau est trop passif, il est qualifié de `manso´ c´est à dire couard. Si jusqu´au XIXe siècle le taureau manso était châtié avec des harpons au fer long pour obtenir une blessure plus profonde dans lesquelles on glissait des pétards pour aggraver la plaie, de nos jours les banderilles infligées au taureau manso et demandés par la foule, sont ornées de ruban noir. Pour obtenir l´agressivité, les éleveurs imposent à l´animal une modification comportementale. CHAPITRE II- VOYAGEURS DU XVIII° SIÈCLE A LA CORRIDA Le XVIIIe siècle, siècle des Lumières est aussi le siècle des récits de voyage : dans le chapitre II, les citations tirées des récits mettent en avant que la dénonciation de la cruauté des corridas est omniprésente. On justifie la violence faite aux taureaux par la nécessité d´inculquer aux soldats une insensibilité sélective nécessaire dans les combats rapprochés à l´arme blanche. La cruauté serait l´apanage de la virilité et tous s´étonnent comme Twiss de voir les femmes espagnoles donner de vives marques de plaisir devant `la bête qui souffre qui saigne et qui expire´. L´analyse des archives financières espagnoles par un historien économiste montre que les énormes bénéfices de la corrida subventionnaient les hôpitaux que devaient entretenir ensemble le roi et l´Eglise ; ce sont donc les profits pour le gouvernement et l´Eglise qui pérennisent la corrida.. Mais si les récits dénoncent ce `spectacle répugnant´, les illustrations l´esthétisent. A la fin du siècle la fascination pour la cruauté en Espagne ainsi que sa géniale exploitation commerciale, installent la corrida en dépit de l´évolution des mentalités. CH. III- « DONNE-NOUS AUJOURD´HUI NOTRE SANG QUOTIDIEN» Le chapitre III s´organise autour d´une comparaison filée entre la corrida et l´exécution publique. La répétition de mises à mort les dédramatise et les banalise et le spectateur s´habitue très jeune à la tuerie, qu´elle soit celle des bêtes ou celle des hommes. Une des découvertes de ce livre est de préciser que la corrida s´inspire littéralement des exécutions publiques avec supplice. Le taureau perdant son statut d´animal est traité comme s´il était coupable (les banderilles sont nommées châtiments) et marqué jeune au fer rouge. Comme le condamné il est déguisé par la devise, ruban planté dans la chair avec un hameçon, il est préparé à l´exécution : sciage des cornes au lieu du rasage du condamné et comme lui, enfermé dans un toril/cellule sombre, avant d´être livré aux pulsions sadiques de la foule en liesse. Les condamnés, hommes ou bêtes, sont réduits au silence : sorcière bâillonnées, orchestre très fort dans les arènes et son coupé à la télévision. Conformément à la définition du supplice, on fait durer la fête. Enfin le condamné doit être résigné et se soumettre à la mort, et le taureau doit être collaborateur et s´opposer au matador. Pas étonnant de trouver parmi les opposants à la corrida les précurseurs de l´abolition de la peine de mort. CHAPITRE IV- LES « FASCINANTES ATROCITÉS » ROMANTIQUES (Th.Gautier) Le chapitre IV montre que, au XIXe siècle, le romantisme prônant l´horriblement beau, ouvre la porte à la littérature pro-taurine avec ses clichés habituels. Au nom de l´ « horriblement beau » (Byron, Burke, Mérimée, Gautier et Alexandre Dumas), tout opposant à la corrida n´est qu´un lâche. Duras aime « le cri des os » et le sang coulant de « robinets lâchés », que ce soit celui des chevaux étripés ou des taureaux. CHAPITRE V- AU DELÀ DES PYRÉNÉES ET DES LOIS, SÉVERINE ET HUGO Le chapitre V est un passionnant suspense politique. On y apprend comment une proposition d´interdiction issue des républicains espagnols en 1895 est tout près d´aboutir en Espagne. En France l´opposition à la corrida est en majorité celle de personnalités de la gauche héritière des Lumières. Dénonçant `une barbarie allant jusqu´au délire´ le médecin Ernest Coeurderoy, révolutionnaire de 1848, est rejoint plus tard par la féministe Séverine et par Victor Hugo. La loi française dite Grammont sanctionne à cette époque toute maltraitance des animaux domestiques; elle est appliquée jusqu´en 1884. Si cette interdiction n´a pas été appliquée dans le Midi c´est suite au nouveau pouvoir local donné aux maires en 1884. La III République, démocratie trop fragile, ne peut pas lutter contre la corrida qui devient l´emblème du régionalisme méridional contre la centralisation républicaine. C´est de cette époque que date l´obsession chez les taurins de trouver des racines en France à la corrida, alors que tous les travaux attestent qu´elle a été introduite dans sa forme espagnole par la femme espagnole du dictateur Napoléon III, Eugénie de Montijo en 1853. CHAPITRE VI- 1928, TOUT CHANGE, EN PISTE ET DANS LES TÊTES Le chapitre VI décrit l´implantation illégale, venue dans le fourgons d´un dictateur. Le cheval étripé suscitant trop la compassion, est protégé par un caparaçon, ce qui d´ailleurs ne fait que masquer ses souffrances et sa terreur. Pour le taureau au contraire, le sciage à vif des cornes de l´animal enfermé dans un caisson avant la corrida, se banalise. Les nouveaux toreros aux penchants littéraires ou au talent d´acteur font carrière et sont écoutés ; Belmonte avoue que « tuer lui procure une intense jouissance charnelle transmissible aux spectateurs ». D´un point de vue politique l´auteur fait le point sur Franco et la corrida, établissant que la violence de l´arène a constitué un appui efficace à la violence de la dictature alors qu´en France les immigrés espagnols permettent l´installation de la corrida en France. CHAPITRE VII- « SOUS LA CAUTION DU PRÉTEXTE ETHNOGRAPHIQUE » Ce chapitre révèle que la recherche archéologique a réduit à néant l´imposture de l´aficionado Montherlant qui voulait imposer la corrida comme une survivance du culte de Mithra tout comme Michel Leiris, qui insiste sur le sex-appeal de la corrida, voulait imposer la théorie sacrificielle. Pour lui comme pour son ami le philosophe Georges Bataille, à travers le supplice du Chinois découpé vivant en cent morceaux, ou la corrida, `la mort procure un spasme d´une incomparable jouissance.´ L´Histoire de l´oeil de Bataille révèle magistralement la liaison sordide entre toute effusion sanglante et une jouissance sexuelle tenue pour comparable : la corrida. CHAPITRE VIII- 1945, TOUT CROIRE POUR TOUT OUBLIER. La guerre de 1945 aurait épuisé un capital humain de pitié car l´engouement pour la corrida s´installe. Charles Trénet résume bien ceci par la formule : « le toro c´est l´arme mobilisée, le matador c´est le crime ». Même analyse, mais finalité inverse, dans le camp des aficionados : après la Première Guerre Mondiale, Hemingway avait écrit que, « faute de morts violentes, il s´était rabattu sur la corrida ». Pour comprendre l´ascension de la corrida dans un pays où l´immense majorité des citoyens est contre (85% en 1987), il suffit de lire le panorama qu´Elisabeth Hardouin-Fugier dresse de la mainmise des pro-corridas et artistes pro-corrida sur les médias. Pierre Braunberger est fier d´avoir largement contribué avec son film `La course de taureaux´, de 1951, au développement de la corrida. Dans son film le montage/trucage, illicite dans un prétendu documentaire, est à son comble : le taureau rentrant dans le champ à droite n´est par exemple pas le même que celui qui en sort à gauche. Avec ce film les médias ont appris à ne pas faire voir. La liste des journaux devenant pro-corrida est abasourdissante, le système métaphorique imposé par les amateurs de corrida est devenu une arme opérationnelle comme dans tous les génocides. Politiques et médias relaient à gauche comme à droite la permutation entre le réel et l´imaginaire. CHAPITRE IX- LA CORRIDA SE TRANSFORME, LA VIOLENCE SE PERPÉTUE. Le chapitre IX est structuré autour de l´acquisition de cette illusion, parallèlement à l´instauration d´écoles taurines subventionnées par certaines municipalités et valorisées à la télévision publique. Dans des livres pour enfants on prétend que les taureaux sentent à peine. L´auteur présente ces propos niant la douleur de l´animal en alternance avec l´atroce réalité des sévices et des souffrances. Cette alternance suscite chez le lecteur une stupeur en crescendo mais aussi une réflexion étayée par des analyses accessibles de Nietzsche, René Girard ou Michel Foucault sur la violence. CHAPITRE X- LE CHOC DES ÉTHIQUES est un impressionnant dossier juridiquequi fait le point sur l´état actuel. Face aux `Empêcheurs de torturer en rond´, le CRAC, (une des structures anti-corrida, comme la FLAC, le Comité Anticorrida de Fréjus, et d´autres), la justice française multiplie les passe-droits en jouant sur `la tradition ininterrompue´ dans une situation juridique extravagante. Des films tournés dans les arènes sont interdits de médiatisation à cause du danger de traumatisme pour les enfants, et ceci dans un pays où on leur offre des veaux afin qu´ils les torturent à mort ! En dépit de la présence de personnalités aussi prestigieuses que Jacques Derrida et Albert Jacquard dans leurs rangs, les anticorrida, traités d´intolérants, ne passent pas le mur des médias. CHAPITRE XI- PROTAGONISTES VERSUS ANTAGONISTES. Le livre se clôt sur une synthèse « protagonistes versus antagonistes », synthèse qui fait appel à la philosophie, la sociologique, la zoologique et la victimologie. Dans ce contexte il apparaît à quel point des déclarations d´aficionados sortent du domaine de la rationalité : `la plus grande souffrance du taureau selon les pro serait, non les blessures de la corrida, mais la souffrance morale de se sentir inactif dans un pâturage´ ! CONCLUSION : SI ON LES INTERROGE, LES DOCUMENTS PARLENT, LES TAUREAUX AUSSI Cet ouvrage est éblouissant, l´auteur, historienne de l´art et des mentalités, spécialiste du rapport de l´homme avec les animaux, parvient en moins de 400 pages à répondre aux pourquoi et comment que la corrida suscite. Ce livre est écrit dans l´éclairage non polémique d´une grande érudition, tout en se lisant aisément. Comme le précise l´historien renommé Maurice Agulhon dans sa préface, Elisabeth Hardouin-Fugier « a conscience de la dramatique ampleur de son sujet ». Cette conscience devient celle du lecteur et un dernier questionnement nous assaille: « Pour combien de temps encore ? » |
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