Le film de la honte

Le Comité Radicalement Anti-Corrida sait que pour gagner ce combat, il lui faudra aussi des armes... Nos armes, ce sont les images.... Celles tournées dans les arènes. Lorsque les Français sauront ce qu'il s'y passe vraiment, ils ne pourront plus accepter la torture tauromachique...

Béziers, 12 août 2000 - Témoignage de T. Hély

Je me trouve devant les arènes où doit avoir lieu la corrida la plus prestigieuse de la Feria 2000. On attend pas moins de 13000 personnes. Je franchis l’entrée, pas très rassuré, avec cachée au fond de mon sac, une caméra. Je suis fouillé, assez sommairement. Heureusement ! Car j’apprends le lendemain, dans Midi Libre « qu’ils avaient fait la chasse aux caméscopes ! »

Je suis maintenant assis sur les gradins. J’attends, mal à l’aise… Il fait une chaleur accablante. Je sais ce qui va se passer dans peu de temps sous mes yeux. Six taureaux attendent aussi quelque part dans le corral. Mais eux, ils ne savent pas… Pour eux, il n’y aura pas que la chaleur qui sera accablante…

Ce qui va suivre dépassera pour moi dans l’abjection tout ce que j’avais imaginé. Il m’a fallu prendre énormément sur moi pour ne pas réagir, écœuré à la fois par « le spectacle » d’un magnifique taureau charcuté tout vif à l’arme blanche et d’une foule obscène applaudissant à tout rompre. J’ai vu, pendant l’agonie d’un taureau à genoux, le mufle pissant le sang, j’ai vu et entendu les spectateurs accompagner et applaudir en cadence la torture infligée à l’animal jusqu’à ce que mort s’ensuive. Sans éprouver ni manifester la moindre compassion. Je l’ai vu et je l’ai filmé dans un climat « d’obscurantisme barbare » !

Pendant quelques secondes m’est apparu un voile blanc, comme une vision. Quand ce voile s’est retiré, j’ai cru voir autour de moi une plèbe hystérique se repaissant de gladiateurs s’étripant sauvagement ou de chrétiens déchiquetés par les fauves. A ce moment précis, le parallèle entre la corrida et les jeux du cirque me parut évident. Etrange sensation…

Cette expérience, aussi répugnante soit-elle, fut très enrichissante, car j’ai pu vérifier dans la réalité ce que j’avais toujours supposé : je veux parler du « fameux conditionnement » ! Comment des gens, d’apparence normale, en famille, peuvent-ils prendre du plaisir à ce spectacle tout en occultant complètement la souffrance et l’agonie d’un animal innocent ? Quel est donc ce mécanisme qui ankylose l’esprit ? Plusieurs facteurs semblent liés : le tapage médiatique exaltant qui prépare le terrain, le faste, la musique, la foule, les clameurs et tant d’autres facteurs indéfinissables sont réunis pour anesthésier les consciences, toute faculté de réflexion, et partant, toute compassion. L’animal en tant qu’être sensible n’existe plus !

Sans pour autant les excuser, je crois pouvoir dire que nombre de personnes présentes sur les gradins auraient sans doute été indignées si elles avaient assisté, dans l’intimité ou dans un environnement moins ronflant, à de telles scènes insoutenables. Le phénomène de foule est bien connu et son effet contagieux de transgression de toute morale explique bien des débordements sordides : lynchages, pogroms, hooliganisme et autres viols collectifs en sont hélas de tristes exemples. La corrida n’échappe pas à cette règle.

Je parle ici principalement de la grande majorité de celles et ceux qui sont dans les arènes pendant la feria, composée pour l’essentiel, de touristes ordinaires, peu ou pas informés et en mal d’exotisme. Les autres, les authentiques amateurs de corridas, quel que soit le contexte, « jouiront » toujours, sans éprouver la moindre compassion, lâchement assis sur les gradins ou dans un fauteuil…

Le jour où une chaîne de télévision courageuse montrera cette face soigneusement cachée de la corrida, les aficionados auront beaucoup de souci à se faire pour leur avenir…

Que l’un d’entre eux ne s’avise plus maintenant d’avancer, me regardant droit dans les yeux, son sempiternel argument : la corrida ! vous en avez vu ? non ? alors vous ne savez pas de quoi vous parlez ! allez en voir une avant de juger !

Maintenant, j’ai vu et je sais. J’ai vu et j’ai filmé. Qu’il ne s’avise pas ! Surtout pas !


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