Francis Allouchery, secrétaire de la FLAC, a dressé début août 2015 un panorama très complet du recul généralisé de la corrida en Espagne. Nous reproduisons ici son article, remis à jour fin octobre 2015, avec son amicale autorisation.

Depuis l’annonce de l’abolition de la corrida en Catalogne en 2010, la lutte contre la barbarie tauromachique n’a pas faibli en Espagne. Depuis quelques temps les résultats deviennent enfin palpables, et les dernières élections municipales et provinciales sont venues renforcer cet état de fait.

De l’autre côté des Pyrénées le principal soutien de la corrida est essentiellement le Partido Popular, au pouvoir, qui depuis des années veille sur le maintien et la protection de la corrida face à la montée en force de ses opposants. De plus en plus critiqué pour sa politique d’austérité (mais bien moins économe des fonds publics dès qu’il s’agit de subventionner la tauromachie avec l’argent des contribuables) et impliqué dans de multiples malversations et scandales de corruption, les récentes élections de mai 2015 ont vu le PP, sa politique et son goût pour les « affaires » se faire lourdement sanctionner. De nouvelles formations et coalitions se sont imposées , notamment le parti Podemos, et ont ainsi ouvert le champ à la mise en place de politiques plus libres et éthiques, notamment concernant la question animale, et la tauromachie en particulier.

La mise en parallèle des situations française et espagnoles est d’ailleurs particulièrement significative du caractère manipulateur et mensonger du discours tauromachique : tandis qu’en Espagne la promotion de la corrida est une arme du pouvoir central destinée à s’imposer aux identités provinciales et locales et à uniformiser ces communautés dans un culte commun de la corrida, vaille que vaille et à n’importe quel prix, en France la corrida est à l’inverse présentée par le lobby taurin comme l’expression de particularismes régionaux menacée par l’uniformisation ! Un discours d’ailleurs souvent nauséabond tant il tire sur les grosses ficelles identitaires et communautaristes et s’en prend régulièrement à tout ce qui est autre, étranger, « pas de la ville », « pas de la région » en n’hésitant pas à pointer du doigt les « locaux » opposés à cette barbarie désignés comme des citoyens de seconde zone qui auraient tout intérêt à aller habiter ailleurs…

En Espagne, un changement important consiste en la volonté d’un nombre grandissant de municipalités de mettre un terme aux subventions versées à la tauromachie. Certaines villes refusent désormais que les arènes municipales soient utilisées pour des spectacles impliquant des actes de cruauté et sévices graves sur les animaux. D’autres ont décidé de mettre en place des référendums afin de soumettre au vote de la population la possibilité d’interdire la corrida. Nous n’allons pas ici dresser une liste exhaustive de toutes les communes concernées, mais nous allons plutôt détailler quelques cas particulièrement marquants de cette évolution de la société espagnole et de ses citoyens et élus vis à vis de la corrida.

Madrid : la capitale espagnole s’est dotée d’une nouvelle équipe municipale lors des dernières élections. C’est désormais une figure du mouvement des « indignés », Manuela Carmena , qui est à la tête de la ville. Et parmi ses premières annonces figure l’arrêt de toutes les subventions publiques liées à la tauromachie , ainsi qu’aux écoles taurines. Cette annonce a d’ailleurs rapidement été suivie par des actes : la municipalité a effectivement stoppé ses subventions à l’école taurine et annoncé que les locaux utilisés jusqu’ici par ce scandaleux centre de formation à la torture seraient affectés à d’autres activités, une fois rénovés. Un coup dur pour la corrida car c’est là la voix de la capitale, la plus grande ville du pays qui abrite aussi les principales institutions politiques, dont le siège du gouvernement, le parlement espagnol ou même le palais royal. Un symbole très fort qui ne s’arrête pas à la seule tauromachie puisque Manuela Carmena a également annoncé sa volonté de faire de Madrid une ville officiellement « amie des animaux ».

Un titre mérité puisque la capitale espagnole a vu se dérouler une manifestation « monstre » rassemblant 90 000 participants, unis pour dénoncer l’extrême cruauté de la pratique du « Toro de la Vega ». Un rassemblement historique qui d’après plusieurs observateurs marque peut être le terme de cette honteuse tradition.

La Corogne : il s’agit là d’un cas particulièrement exemplaire. Une longue et courageuse campagne a été menée depuis plusieurs mois par les abolitionnistes en Galice. Pétition, rassemblement de protestation, manifestations, rencontres avec politiques et médias… L’énergie et le temps dépensés sans compter ne l’ont pas été en vain. La nouvelle municipalité a rapidement annoncé après son élection avoir pris la décision de mettre immédiatement un terme au contrat passé pour l’organisation de corridas. La rupture du contrat a été immédiate, et dès l’été 2015, la ville s’est vue libérée de ces sanglants et tristes spectacles.

Majorque : la communauté autonome des îles Baléares semble elle aussi en bonne voie vers la fin totale de la corrida. Là aussi c’est une longue campagne abolitionniste qui se voit enfin couronnée de succès. Plus de 20 villes majorquines se sont déclaré en quelques mois « villes anti-taurines », et le 30 juillet dernier, c’est la capitale, Palma, qui s’est officiellement déclarée elle aussi « ville anti-taurine ». Il s’agit là d’un événement particulièrement significatif car même si depuis quelques années les corridas de Majorque ne sont plus auréolées de la « gloire » du passé, elles ont longtemps été considérées comme faisant partie des plus importantes d’Espagne. Cette année, malheureusement encore, la barbarie des arènes a été à l’oeuvre : les arènes sont privées et les contrats étaient déjà conclus pour les corridas de l’été. L’année prochaine verra peut être la fin de la corrida à Palma : la ville, logiquement, ne renouvellera pas la licence accordée aux propriétaires. L’abolition de la corrida a d’ailleurs fait l’objet d’une propositionde loi déposée au parlement des Baléares et annoncée déjà par les médias comme ayant la majorité des voix et soutiens de la plupart des formations politiques.

Villafranca de los Caballeros : cette petite commune de la région de Tolède a pris une décision très remarquée. La municipalité vient en effet de faire le choix de privilégier l’éducation des enfants plutôt que des spectacles mettant en scène la torture animale ! Les subventions à la tauromachie sont supprimées, et les sommes qui y étaient affectées seront désormais consacrés à l’acquisition de matériel scolaire, et notamment de livres pour les enfants de la commune. Cette annonce a rapidement dépassé le cadre local et provincial pour être relayée internationalement dans de nombreux médias. La publicité faire à cette décision constructive et généreuse est une nouvelle preuve du rejet généralisé de la corrida.

Les communes prenant le partie de mettre un terme au soutien à la tauromachie en Espagne sont encore minoritaires face à toutes celles où cette horreur continue à sévir, souvent en puisant dans les fonds publics. Mais le vent du changement et de l’évolution a commencé à souffler et les cas cités (ainsi que tous ceux dont nous n’avons pas parler mais qui sont également courageux) ont force d’exemple. Nous ne doutons pas que d’autres villes suivent cette voie, en prenant ainsi conscience qu’elles peuvent elles aussi en finir avec les pressions du lobby taurin, et ce avec le soutien de nombreux citoyens, d’organisations actives et reconnues, de politiques et de médias ! D’autant plus que le mythe d’une corrida créatrice de nombreux emplois a été récemment totalement démonté par un rapport détaillé diffusé par une organisation de vétérinaires espagnols.

Il est grand temps qu’en France aussi des élus prennent enfin leur courage à deux mains et se désolidarisent de la corrida, une pratique toujours plus contestée et qui dans notre pays également pèse sur les finances publiques, tant par le biais des subventions, que des « petits cadeaux » faits aux organisateurs, ou même à l’implication de plusieurs figures importantes de la corrida dans des affaires de fraude à la TVA. Il faut que cela cesse !

Francis Allouchery, secrétaire de la FLAC