Dans les jours qui ont suivi le lynchage de Rodilhan le 8 octobre 2011, un certain nombre de témoignages écrits par les manifestants ont été mis en ligne sur le site du CRAC Europe. Dans le contexte du procès prévu les 14-15 janvier 2016 à Nîmes, cette page va rassembler tous ceux qui ont été rendus publics. Ils sont signés d’un prénom suivi ou pas d’un nom de famille, suivant la volonté de celles et ceux qui les ont écrits.

 

 

 

Le maire de Rodilhan riait (Wendy)

Nous étions ce jour là 95 militants anti-corrida qui allions manifester pacifiquement notre indignation face à un « spectacle » barbare et cruel qu’est celui de « Graines de Toreros », lors duquel des taurillons sont massacrés dans des souffrances atroces. Ces animaux gémissent, appellent leur mère, agonisant sous les yeux d’hommes, de femmes et de nombreux enfants applaudissant ce spectacle misérable.
Nous sommes entrés et nous nous sommes installés sur les gradins. La musique a commencé. Nous étions tous inquiets et mal à l’aise dans cette pseudo ambiance de fête.
Un premier groupe de manifestants qui se trouvait dans les tribunes a soudainement brandi des banderoles criant « corrida abolition ». Pendant ce temps, d’autres manifestants sont descendus dans les arènes, sautant des gradins pour aller s’enchaîner les uns aux autres au centre de l’arène pour former un cercle solidaire que nous pensions solide et indestructible, dans le but de pouvoir ce jour-là empêcher un massacre d’animaux innocents et de surplus des veaux, mais aussi éviter le traumatisme d’enfants face à toutes ces cruautés.
Les manifestants qui brandissaient les banderoles on été très vite agressés par des aficionados se trouvant dans les tribunes. Des hommes, des femmes se sont jetés sur eux, leur arrachant les panneaux, leur infligeant des gifles, des coups de poings, hommes, femmes, tous ces gens là frappaient, poussaient, arrachaient. Un aficionado a essayé de faire passer une militante par-dessus la barrière alors que le mur mesure deux mètres environ. Il n’y est heureusement pas parvenu. A ce moment-là, je filmais dans les gradins, j’ai entendu des insultes de la part du public tous âges confondus qui huait, insultait (« connards », « dégagez de là », « enculés », « pouffiasses » et j’en passe). Une telle haine, un tel climat est inimaginable. Car positionnée d’où j’étais, c’est-à-dire tout en haut des gradins au dessus de l’entrée, je pouvais voir tout ce qui se passait, appréhender les événements. J’ai vu mes amis attachés, inoffensifs et sans aucune défense au centre de l’arène. J’ai vu des hommes sortant de tous côtés et se dirigeant vers eux, regard haineux, en colère, poings serrés. Et là, j’ai eu très peur. Le souffle coupé, le cœur qui battait très vite et la nausée. J’ai eu peur que tout cela tourne au drame et c’est ce qui est arrivé.
Un aficionado a pris tout d’abord un jet d’eau très puissant pour éteindre les fumigènes que les militants avaient allumés. Quelques autres les leur arrachaient. L’un d’entre eux a pris un fumigène et l’a volontairement placé entre les jambes d’un militant, qui tout d’abord n’arrivait pas à le rejeter par derrière mais y est parvenu ensuite heureusement.
J’ai vu des coups de poings donnés à des militant(e)s par un homme portant un jean et un blouson noir, que je pourrais reconnaître puisque tout d’abord je l’ai filmé. Son visage ne s’effacera jamais de ma mémoire. Il fait partie des aficionados qui ont le plus donné de coups ce jour là. Aucun militant ne s’est rendu, malgré tous les coups et humiliations qu’ils ont subis. C’était le maître-mot de cette action qui se voulait pacifique jusqu’au bout : ne répondre à aucune agression. Mais malgré cela, le lynchage a continué.
L’aficionado qui tenait le jet d’eau, aidé par trois autres qui tenaient un militant, lui a placé le jet d’eau à même pas dix centimètres de la tête, dans l’oreille jusqu’à le sonner. Ce militant a aujourd’hui des séquelles physiques graves suite à cet acte de torture (il n’y a pas d’autre mot il s’agit d’une torture). L’homme au blouson noir et jeans donnait des coups de pieds aux militants dans le dos, dans les côtes, qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes, peu importait, il frappait, continuant à faire le tour du cercle. Les aficionados essayaient de sortir les manifestants par tous les moyens. Une militante a été agrippée par les cheveux et tirée alors qu’elle ne pouvait pas sortir du groupe puisqu’elle était enchaînée. Il continuait tout de même à la tirer. Un aficionado avec une chemise blanche a ramassé du sable et le déversait sur la tête d’une militante, il a recommencé à plusieurs reprises. Un effet de groupe s’est mis en place au niveau des taurins. Ils se sentaient forts, se motivaient les uns les autres. Une femme est descendue des gradins, essayant d’empêcher ces hommes de continuer leur barbarie. Un autre homme essayait de les retenir mais personne n’y parvenait, la haine était prédominante.
Je vois ensuite le maire de Rodilhan se rendre dans l’arène, il se met à aider les taurins à tirer des manifestants pour les sortir des arènes, pendant que dans les tribunes les pro-corrida huent, hurlent « liberté », le poing serré et le pouce dirigé vers le bas comme dans les cirques à l’époque antique lorsque l’on mettait à mort le vaincu. J’avais l’impression d’être dans un monde de fous. Jamais je n’avais vécu une telle violence. Même les personnes âgées criaient, huaient ! Je n’en revenais pas. Le maire de Rodilhan aidant les autres taurins à sortir un groupe de militants, ils y sont parvenus et là, devant lui, deux autres hommes donnaient des coups de pieds à des manifestants déjà à terre, traînés, humiliés. Le maire ne disait rien, il laissait faire. Cela est intolérable car, du début à la fin, aucun des organisateurs de ce « spectacle » n’a essayé d’arrêter le lynchage mais bien au contraire tous ont ri des évènements et n’ont fait que se moquer.
J’ai vu deux ou trois policiers dans l’arène, j’ai été choquée, voyant ces forces de l’ordre discuter les bras croisés quand devant eux, des hommes et des femmes se faisaient tabasser. Ils ne sont pas intervenus.
D’autres ont craché sur des femmes à plusieurs reprises en les insultant. Un homme au blouson beige, les cheveux attachés, a commencé à devenir très agressif, très insultant (« connasse », « ta gueule »), il faisait de grands gestes agressifs, criant contre les manifestants qui continuaient au-delà de toute cette violence à crier « abolition », « la torture n’est pas notre culture ». Les aficionados riaient, se moquaient. Une militante a été tirée, face contre terre par les pieds vers la sortie, elle tentait de s’agripper avec les mains, mais elle ne pouvait pas résister. Ils l’ont lâchée à côté de la porte de sortie et elle est vite repartie vers le centre du groupe pour se protéger des agresseurs. Mais, derrière elle, un aficionado a couru, l’a rattrapée pour la projeter d’une force terrible contre le sol. L’homme au blouson beige donnait des coups de poings, des gifles, des coups de pieds.
Juste à côté de lui, à ce moment là, l’homme au blouson noir attrape la chaîne d’une militante qui est à terre, il se trouve à ce moment là derrière elle et lui passe violemment cette chaîne autour du cou pour immédiatement la traîner, l’étranglant. Voyant la scène, une autre militante s’approche pour aider sa camarade à se relever et l’homme au blouson noir lui met un violent coup de poing en pleine face. Il continue ensuite à donner des gifles et coups de poings. Une militante a eu son vêtement arraché par l’homme en beige cheveux attachés, il revient ensuite vers elle et vient lui arracher son soutien-gorge. Je l’ai vu lui toucher la poitrine.
Je vois un enfant tenant la main de son père au centre des arènes. Cet enfant, comme tant d’autres présents ce jour-là, assistait à tout cela, au milieu des cris, des humiliations, des pleurs, de toute cette souffrance, je n’ai vu aucun parent, aucune mère prendre son enfant et le sortir de là. Mais quelle honte ! Comment cela est-ce possible, j’ai une petite fille de quatre ans et je ne peux concevoir qu’un jour elle vive un tel drame !
Des aficionados repentis témoignent aujourd’hui de ce qu’ils ont vécu, ces personnes ont été traumatisées à vie, ce sont tout d’abord des enfants que l’on a amenés dans des arènes tout petits, qui ont grandi dans cette ambiance, dans cette violence et ce non respect de la vie et de la dignité animale. Ils sont nombreux, beaucoup n’osent pas se faire connaître de la honte, du remords qui les ronge chaque jour.
Un homme avec un blouson kaki donnait des coups de pieds aux groupes de militants sortants, tirés, traînés par les chaînes, par les pieds, par les cheveux. Un homme avec une chemise rouge frappait également. J’ai vu une femme au milieu de la cohue donner des gifles à un manifestant.
Ce jour-là, le caméraman de France 3 qui était présent pour son travail d’information a été frappé et mis à terre par un aficionado. Sous mes yeux, juste à mes pieds, j’ai filmé cet acte visible sur ma vidéo en gros plan. Un journaliste de presse tabassé ! Qui est sorti des arènes pour ne plus y entrer ! Mais que se passe-t-il ? Quelle est cette folie ?
Un homme vers la fin des hostilités ramasse un caméscope gris et se rend vers le bord de l’arène. Ce jour-là, quelques caméscope, appareils photos, cartes d’identités, bijoux, casquettes, etc. ont été arrachés aux manifestants, des appareils cassés volontairement à coups de pieds écrasés au sol. Personne n’a pu récupérer son matériel, ses affaires personnelles ou ses papiers d’identité. Ce caméscope gris appartenant à un militant est le seul objet qui ait été filmé au sol puis ramassé par un aficionado.
Au bout de 35 minutes de calvaire, tous les militants étaient jetés dehors, blessés, certains gravement. Les gendarmes sont arrivés à ce moment-là. Ils avaient pourtant été prévenus dès le début de la manifestation. Et ils n’ont rien fait de plus que laisser continuer le cours du spectacle alors qu’au micro, le maire de Rodilhan a annoncé en riant qu’il avait récupéré un soutien-gorge, des habits, une caméra vidéo et il riait en disant qu’il allait faire une brocante à la fin du spectacle. Les gendarmes, constatant les blessures apparentes des militants, entendant les témoignages, les pleurs… Je ne comprends pas que la corrida ait eu lieu malgré tout et que cette mascarade n’ait pas été annulée, stoppée par les forces de l’ordre pour enquêter immédiatement et interpeller les coupables.
J’ai pensé juste après ce massacre qu’heureusement les agresseurs n’avaient pas eu d’armes en leur possession car je pense qu’ils n’auraient pas hésité à s’en servir.
La question est : comment peut-on accepter que la corrida fasse partie du patrimoine culturel de la France ? Dirigée par des hommes prêts à tout pour tuer ? Capables de lyncher, d’insulter, de torturer des êtres humains et d’en rire ? De torturer des animaux innocents d’applaudir devant toute cette souffrance ? Comment peut-on accepter que les arènes soient ouvertes aux enfants à qui l’on interdit certains films télévisés sous prétexte qu’il y a quelques scènes violentes alors que l’on est capable d’accepter de leur livrer un spectacle de barbarie organisé par des pervers violents, capables de torturer des animaux mais également des êtres humains ? Comment peut-on accepter des écoles dans lesquelles on apprend à des enfants à tuer des animaux sans défense et cela, financé par nos propres deniers, nous les contribuables ? Quand étudie les sondages en France il est clair que la grande majorité de la population est pour l’abolition de la corrida qui ne satisfait qu’une petite poignée d’aficionados qui essaient de maintenir cette barbarie par tous les moyens, se servant de tous les alibis possibles et inimaginables. Non, c’est inacceptable, monsieur le Procureur, comme il est inacceptable que les tortionnaires du 8 octobre dernier restent libres sans être punis pour leurs actes. Je suis prête à témoigner et me tiens à la disposition de la justice pour cela.
En vous remerciant pour l’attention que vous avez accordée à ma déclaration, je vous prie de bien vouloir accepter, monsieur le Procureur, l’expression de ma plus haute considération.

Il m’a regardé dans les yeux en hurlant « salope » (Sabrina)

Avant de descendre dans l’arène, j’étais placée à coté d’une aficionada. Je lui faisais donc des petits sourires gentillets et nous avons commencés à discuter. Ses deux enfants étaient présents (environ 12 et 15 ans), tout deux inscrits au club taurin. Je lui ai dit que j’étais là en week-end, que c’était la première fois que j’assistais à une corrida et que j’étais enchantée. Elle a commencé à me raconter que c’était un très beau spectacle, que du monde allait arriver, mais que la mise à mort était quelque chose de « spécial ».
Elle m’a ensuite présenté les toréros en m’expliquant qu’un des jeunes avait quitté son pays natal (le gagnant de Graines de Toréros) pour se consacrer entièrement à la corrida, car c’était tout simplement sa vie. Elle m’a ensuite montré « Maxime » de loin en me disant qu’il était également un bon toréro. Pendant quinze minutes, nous avons dû supporter ses paroles aussi ignobles les unes que les autres. Une fois que les banderoles furent dépliées, j’ai fait comme si je ne comprenais pas, et là elle me regarde et me dit « ah oui… il faut que je vous explique » et là, sans chercher à comprendre, j’ai sauté, comme tout le monde.
Une fois en bas, on se prend les jets d’eau dans la figure, toute cette eau est étouffante. Un aficionado s’amusait à prendre des poignées de sable et à les vider une à une sur la tête des militants, un à un. Un des hommes frappait mon voisin. Je l’ai donc défendu, ce qui n’a pas plu à l’aficionado qui m’a attrapé les bras et a tenté de me mettre un coup de pied dans le dos.
Je remarque des taurins montrer Thierry du doigt et parler de lui. Ils se sont ensuite acharnés sur lui. Je vois que tout commence à dégénérer et que les forces de l’ordre ne sont toujours pas présentes. Mon voisin de gauche a pris un coup de pied en pleine tête. J’ai eu très peur pour lui. Un homme violent et vulgaire s’approchait de nous en hurlant à la mort « liberté, liberté, liberté ». Il s’approchait de plus en plus de mon visage, sa tête à cinq centimètres de la mienne, il avançait de plus en plus, j’ai cru que j’allais recevoir un coup de boule qui allait me mettre K.O. Il m’a regardé dans les yeux, tête à tête, en hurlant « salope » mais il a fini par reculer.
Nous sommes bousculés, tirés, trainés dans le sable, prenant des coups un peu partout. Un des hommes s’est approché de moi et a crié « bandes de nazi » (joli, l’inversion de rôle !)
Nous étions ensuite près de la porte de sortie, à terre, avec un attroupement de procorrida qui nous entourait. Un homme qui était derrière moi ne se gênait absolument pas. Il passait la main au dessus de tout le monde pour venir la plaquer contre mes seins !
Un des militants qui était à coté de moi m’a fait une peur bleue, il hurlait « Je ne peux plus respirer, je ne peux plus respirer », personne ne se souciait de lui ! Les flics étaient juste à coté, ils ne le regardaient même pas. Je les appelais donc en hurlant qu’il ne pouvait plus respirer, ils me regardaient, le regardaient, mais détournaient le regard et faisaient semblant de ne rien voir et de ne rien entendre. Il est resté pendant une bonne minute sans pouvoir reprendre son souffle avant que l’on soit jetés violemment dehors.
Une des militantes, les larmes aux yeux, m’a fait pleurer, mes camarades et moi. Nous nous sommes pris dans les bras, pleurant, en pensant à cet échec et au sort des taurillons. Nous nous sommes soutenus jusqu’au bout.
Finalement, j’ai eu une ITT de trois jours, avec hématomes de plus de 10 cm sur la cuisse, les genoux et les bras, douleurs dans tout le corps, ventre, côtes, dos, etc. Je vais déposer ma plainte en espérant être mieux reçue que d’autres militants !
Nous connaissons tous la suite. Un hommage à ces taurillons assassinés par ces bourreaux et une grosse pensée aux deux militants qui ont dû subir la corrida, les cris et la douleur des taurillons.
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Photo : Jean-Marc Montegnies, Animaux en Péril

 

Venez aux arènes de Rodilhan, s’il vous plait, il y a des blessés (Muriel)

Samedi 8 octobre 2011, je me trouvais à Rodilhan. Avec mes amis militants nous étions pacifiquement enchaînés dans l’arène pour protester contre la corrida. Je pensais que l’issue de notre action serait une intervention des forces de l’ordre pour couper les chaînes.
Rien ne s’est passé comme cela.
Très rapidement, un groupe d’hommes composé de valets de piste et de spectateurs s’est jeté sur des militants qui se trouvaient à ma gauche et les ont roués de coups de poing et de coups de pied sans discontinuer. Je me suis mise à hurler d’horreur « Arrêtez, arrêtez, arrêtez ».
Puis, ils ont décidé d’accorder un répit à ces militants pour s’en prendre violemment à d’autres enchaînés un peu plus loin. Les coups pleuvaient et les insultes fusaient « salopes ! pédés ! nazis ! ».
Pendant ce temps nous recevions des jets d’eau en plein visage, à pleine puissance. Un rapide coup d’oeil aux gradins m’a permis d’apercevoir les militants qui tenaient les banderoles en train de se tordre pour échapper aux coups. Un homme à ma gauche s’est fait arracher son tee-shirt. J’ai vu Manu prendre un coup de pied dans la nuque. Thierry a pris plusieurs coups de poing au visage.
Un homme avec un béret qui tenait la lance à eau s’est approché de Jean-Luc. Il a soulevé le col de son tee-shirt pour approcher le jet au plus prés de sa peau. Jean-Luc se débattait et grimaçait de douleur. L’homme a essayé de lui placer l’embout dans l’oreille sans doute pour que la pression du jet lui blesse les tympans. Cette scène m’a fait penser à de la torture.
A un moment je me suis retournée et un homme passait dernière moi, avec un regard de fou, le poing serré et la mâchoire crispée par la rage. Je l’entendais prononcer « pédés ! pédés ! » en me regardant.
Coraline, en face de nous, s’est fait arracher son tee-shirt puis son soutien-gorge, elle cachait sa poitrine sous ses bras.
Laure, qui était enchaînée à ma droite, a commencé à paniquer. Elle m’a demandé d’appeler la police. J’ai composé le 17, mais les cris de la foule ne me permettaient pas d’entendre si j’avais quelqu’un au bout du fil. Je répétais dans l’espoir qu’on m’entende : « Venez aux arènes de Rodilhan, s’il vous plait, il y a des blessés. ».
Je me demandais pourquoi les forces de l’ordre n’intervenaient pas. Il était prévu qu’une personne qui se trouvait dans les gradins les appellent dès le début de l’action, mais ils n’arrivaient pas et je commençais à craindre que la situation, qui avait largement dégénéré, n’empire. Toutes les personnes présentes prenaient part à la curée ou se délectaient de notre souffrance dans les gradins (comme ils le font pendant les corridas). Je n’ai vu personne essayer de s’interposer pour empêcher le lynchage des hommes et des femmes enchaînés. Au contraire, j’entendais la foule crier pour encourager les hommes descendus dans l’arène pour nous sortir. Le déchaînement de violence était tel que je me suis mise à craindre que quelqu’un soit tué, puisque la violence redoublait et que personne n’intervenait.
J’ai alors vu un militant de Droits Des Animaux qui se tenait l’oeil et qui continuait à recevoir des coups pendant qu’une femme aux cheveux rouges lui hurlait dessus et l’insultait.
Des hommes se sont acharnés sur Valy. Laure et Christian m’ont demandée à nouveau d’appeler le 17, ce que j’ai fait. La personne au bout du fil m’a dit que les gendarmes étaient en route.
Mon amie répétait « je veux partir, ça craint là, je veux partir ». Des militants à ma gauche ont commencé à se faire traîner vers la sortie. La foule applaudissait.
J’ai senti un homme m’arracher mon antivol. Je me suis serrée contre mes amis. L’homme m’a saisie par dessous les aisselles puis m’a tirée par un bras vers la sortie. Il m’a traînée sur le dos dans le sable mouillé. Un jeune homme en a profité pour me donner un coup de pied dans la cuisse alors qu’on me traînait au sol. Yves m’a relevée quand j’arrivais sous le tunnel pour m’éviter les coups de pied de la « haie d’honneur » qui se formait peu à peu pour casser du militant.
Je me suis retrouvée vers la sortie au milieu des militants et des aficionados qui les frappaient. Des hommes nous criaient de ficher le camp. J’ai couru me réfugier prés de mes amies qui étaient contre un mur à 2 mètres de la sortie. Un homme d’une soixantaine d’année avec un oeil de verre s’est jeté sur nous avec le poing levé prêt à nous frapper. Il nous disait de partir mais en indiquant un cul de sac. Je criais « c’est fermé ». Finalement, il s’est reculé d’un pas. Christian nous a hurlé « courez ».
J’ai eu le temps de voir des militants couchés sur le côté en position fœtale recevoir des coups de pieds d’hommes debout. Nous avons couru en direction du lycée. C’est là que j’ai appelé une troisième fois la police qui m’a répondu qu’ils n’avaient que des camions et pas d’hélicoptère et qu’ils faisaient de leur mieux. Laure m’a fait remarquer que j’avais trois grandes griffures au bas du visage.
Nous avions peur qu’un groupe de procorrida nous suive, nous nous sommes réfugiés derrière un muret pour attendre les autres. Christian m’a dit qu’une militante avait « ramassé ». Il s’inquiétait pour elle. Je lui ai demandé des détails. Il m’a dit qu’ils avaient essayé de lui remonter sa jupe et qu’elle avait été traînée d’une façon horrible par terre. Nous nous faisions du souci pour ceux que nous avions laissé là-bas. Je voulais y retourner, Laure aussi, mais Christian, pour nous protéger, nous a rappelé que les consignes étaient de fuir dès notre sortie.
Peu à peu, les militants sont arrivés. Une jeune fille ne pouvait plus poser le pied par terre. Valy avait la jambe atrocement couverte de bleus. Je lui ai demandé si je pouvais prendre une photo pour montrer de quoi ces gens étaient capables. J’ai revu Jean-Luc et Thierry dont l’oeil commençait à gonfler.
Nous n’avons jamais eu aussi peur de nos vies. L’arène était devenue une zone de non droit où nous étions offerts à la soif de sang et de cruauté des amateurs de corrida.
[1] Valérie Derrider, dite Valy, présidente de Farm Sanctuary, a perdu la vie le 17 octobre 2014.
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Photo : Jean-Marc Montegnies, Animaux en Péril

Ma chaîne glissait le long de moi (Héléna)
 
Coup de sifflet, les banderoles sont déployées. Je me lève pour huer les aficionados tout en me rapprochant de la barrière. Je vois les militants à ma gauche enjamber la barrière, je fais de même et je saute dans le vide. Puis je me dirige en courant au centre de l’arène. D’autres militants sont autour de moi et nous nous enchainons rapidement. Les fumigènes sont déclenchés et nous crions des slogans anticorrida, le poing levé.
Dans notre dos, quelqu’un nous arrose, je suis rapidement complètement trempée. Des aficionados s’approchent de nous et commencent à tirer les militants à ma droite, je m’accroche à eux comme je peux pour les retenir.
Une militante a son tee-shirt déchiré et quand les aficionados s’en aperçoivent, ils reviennent et continuent à tirer dessus, pour finir de le lui arracher. Puis un autre aficionado arrive, et sans la moindre hésitation tire sur le soutien-gorge de la militante. Cela lui prendra plusieurs secondes, mais il parviendra à lui enlever. Son intention ne faisait absolument aucun doute : il s’est dirigé vers elle d’un pas décidé, il n’a pas cherché à lui parler, à la frapper ou à la déplacer, il n’y avait aucune hésitation dans ses gestes. Dès qu’il a pu lui ôter son soutien-gorge, il est parti avec, puis quelques secondes plus tard il est revenu vers elle et le lui a brandi sous le nez, triomphant.
J’ai vu un homme avec une de nos chaînes dans les mains, il s’est approché des militants et en a frappé un avec.
A un moment, Fleur est arrivée à toute vitesse, titubant et atterrissant sur la militante à ma droite. Celle-ci souffrant déjà de la cheville, elle a poussé un cri de douleur, je l’ai alors aidé à dégager Fleur de son pied.
A ma gauche des hommes se regroupent, ils entourent Jean-Pierre Garrigues. Ils semblent l’avoir reconnu et lui hurlent dessus puis le frappent à plusieurs reprises.
Quand ils sont finalement parvenus à déplacer les militants à ma droite, j’ai senti la présence des aficionados encore plus pressante autour de moi. L’un d’eux m’a attrapé la jambe et l’a tirée, un autre a fait de même avec mon autre jambe. D’un côté les militants tentaient de me retenir, de l’autre les aficionados tiraient sur mes pieds de toutes leurs forces, je ne touchais plus le sol. Ma chaîne glissait le long de moi et me comprimait les côtes, rendant la douleur de plus en plus forte. La chaîne continuait à glisser et m’arrivait presque aux aisselles, j’étais sur le point de passer à travers. Puis une de mes chaussures s’est enlevée et les hommes m’ont relâchée.
Quelqu’un s’approche de moi et ouvre ma chaîne. Pendant que je remets ma chaussure qu’un militant vient de me rendre, on me désigne du doigt : « Celle-là n’est plus attachée ! ». Trois ou quatre hommes me saisissent et me relèvent. J’ai peur de quitter l’arène car je ne sais pas ce qui se passera ensuite, je redoute de me retrouver seule avec eux, de me faire frapper une fois que nous serons à l’abri des regards. Nous passons devant un policier et je tente de m’accrocher à lui dans l’espoir de trouver un peu de sécurité. Le policier me regarde, mais il ne bouge pas.
Les hommes m’entraînent vers la sortie en courant, mes pieds touchent à peine le sol. Arrivés près de l’entrée, ils me jettent brusquement et je tombe violemment au sol, mes mains râpent le sol bétonné. Je me relève immédiatement, anxieuse. Je constate alors que la porte ouverte est devant moi et les autres militants sont là. Je sors de l’arène et je les rejoins. Je réalise que je suis enfin à l’abri, que tout cela est enfin fini pour moi.
La peur et l’inquiétude disparaissent, restent alors les images de ce à quoi je viens d’assister et je me sens sur le point de craquer. Je parcours notre groupe des yeux, je vois une amie, je me dirige vers elle et je la prend dans mes bras.
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Photo : Jean-Marc Montegnies, Animaux en Péril

 

J’ai très peur de tomber la tête la première (Marilyne Camboulives)

Je fais partie du groupe Banderoles, nous sommes parmi les premiers militants à entrer sagement dans l’arène, à chercher l’endroit le plus approprié pour nous installer. Petit à petit nous reconnaissons les autres militants qui viennent s’asseoir près de nous, et bientôt il n’y plus que des militants dans notre côté des tribunes. Je sens la tension chez nous tous, je discute avec ma voisine pour me détendre. J’entends derrière moi une petite fille qui pose des questions à ses parents, je pense à elle et à ce qu’elle va voir, je pense à l’inconscience de ses parents…
Les minutes passent, l’orchestre joue, le spectacle se prépare et nous attendons le coup de sifflet, signal pour le déploiement des banderoles.
Il finit par arriver. Ma voisine et moi tentons de déchirer notre coussin dans lequel est rangée la banderole, c’est difficile, tandis que les autres militants tiennent déjà leur banderole. Je sens tout de suite la tension monter, des cris par-ci par-là, je sais qu’en face, dans l’arène, les militants arrivent et s’installent au sol avec leurs chaînes.
Très vite, un homme tente violemment d’agripper notre banderole, il tire, nous lâchons. Puis un autre se jette sur moi et tente d’agripper mes lunettes sur mon visage, à plusieurs reprises.
J’arrive à me soustraire. Je sens la bousculade tout autour de moi, je vois des coups qui partent sur les militants, je m’inquiète. Je finis par rejoindre la barrière où nous sommes tous collés pour crier « corrida basta » et autres slogans.
A un moment je vois ma collègue de banderole en difficulté, avec un type en veste noire et lunettes de soleil lui serrer la nuque par derrière en lui écrasant le visage sur les personnes de devant. J’essaye avec d’autres de m’interposer. Il finit par la lâcher. Ça continue comme cela quelques minutes, je vois du sang sur des visages, je m’inquiète mais on me rassure et on tente à nouveau de résister.
Une jeune femme nous interpelle d’en haut des gradins, elle nous insulte, nous dit de nous casser, prend manifestement beaucoup de plaisir à se défouler, tandis que sa copine tente de l’éloigner. Tout autour de nous, on nous somme de partir, « cassez-vous ! ».
Puis, à un moment, plusieurs hommes nous empoignent et nous précipitent vers le bas, vers les escaliers, avec une grande force. J’ai très peur de tomber la tête la première, je m’accroche comme je peux, mais je vois d’autres personnes tomber. Nous finissons par descendre de là, pensant que ça devient très dangereux, ces hommes ne se maîtrisent pas et semblent près à tout, furieux. Nous restons un moment sous les tribunes, ne sachant trop où aller. Il y a un grillage et derrière, deux hommes en habits de toreros et un homme du public, avec sa petite fille dans les bras.
Nous finissons par passer pour retrouver la sortie, j’interpelle un des toreros, « on va vous laisser torturer tranquillement… », il me regarde, je sens sa colère et son agressivité, il m’ordonne de me taire et de partir, il est rempli de haine.
Nous finissions par sortir de l’arène. Je retrouve dehors des militants qui étaient sur le sable, je vois dans quel état ils sont, je réalise alors ce qui s’est passé, la violence qu’ils ont subie. Je me précipite vers mon copain, il n’a rien, je vois ensuite un ami, il a eu moins de chance, ses vêtements sont déchirés, il a un coquard. Nous nous inquiétons ensuite des militants qui sont encore à l’intérieur. La police est là mais ne semble pas apaiser les choses. Les militants continuent d’être malmenés.
Petit à petit tout le monde sort de l’arène, dans un état parfois très parlant de ce qu’il a subit. Nous restons encore devant l’entrée, criant notre rejet de la corrida. Les spectateurs encore à l’intérieur nous regardent d’en haut, nous insultent et font des gestes obscènes. L’action est terminée, nous rentrons à notre point de départ, je vois plusieurs personnes pleurer, craquer. Une ne peut plus marcher, les pompiers arrivent.
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Photo : Jean-Marc Montegnies, Animaux en Péril

Je suis à moitié nue, mais je continue de me battre (Coraline)

Le jour de l’action, je me lève, je suis en pleine forme, prête à partir au combat, prête à défendre mes frères. Le rendez-vous est pris, le lieu fixé ainsi que l’heure : je sais où je vais.
Avant même d’y être, je suis comme d’autres de mes frères de combat, stressée par cette maudite barrière à sauter, deux mètres. C’est bien la seule chose qui me stresse jusque-là, à vrai dire… En chemin, on ne parle que de l’action, on se questionne, on se demande bien comment tout va se dérouler.
Nous entrons sans crainte dans les gradins, on cherche du regard nos amis et on les retrouve. Une femme assise près de moi essaye de faire la discussion, je lui souris et lui réponds comme si j’étais enchantée d’être présente, comme si ce spectacle me plaisait.
Premier coup de sifflet, je hue avec mes voisins contre ces anti-corrida en face de moi, la pression monte, je sais que dans moins de cinq minutes, ce sera notre tour, à nous de nous faire huer, à nous de passer cette barrière, à nous l’inconnu aussi… Que va-t-il se passer ? Je crois qu’on ne s’est pas vraiment posé la question, il fallait sauter, pour ces six veaux, il fallait absolument faire annuler la représentation.
Nous voilà dans l’arène, nos ennemis ne comprennent pas ce qu’il se passe, ils nous voient nous enchainer, hurler des slogans contre cette saloperie poing levé.
Ils se rapprochent de nous, ils nous hurlent dessus, nous crachent dessus, nous tapent à coups de pieds, les coups volent de partout mais nous ne bougeons pas, nous encaissons les coups. Des doigts se baissent comme pour une mise à mort : la haine se lisait sur leurs visages.
Nous ne devions pas bouger, nous devions nous battre pour eux, ces six veaux, mais aussi pour les prochains sur la liste.
Des hommes se sont alors rapprochés de moi, nous ont tirés avec nos chaînes, soulevés du sol. Nous continuons nos hurlements aussi, nous voulions faire entendre notre voix, crier plus, plus fort qu’eux.
L’un d’eux s’est approché de moi, je savais à quoi m’attendre, recevoir des coups, comme mes amis, je me trompais. Ce vieux pervers avait un tout autre plan en tête, m’humilier et me toucher en public. Il m’a d’abord sauvagement arraché mon tee-shirt, me voilà en sous-vêtement face à ces fous furieux. Je me retourne et je le vois s’éloigner, je pense alors qu’il est fier de lui, et ne reviendra pas vers moi. Je me trompe à nouveau, il revient à la charge, il n’en a pas encore assez vu, il en veut plus ! L’homme revient alors vers moi, et tire avec insistance sur mon soutien gorge qui finit par céder. Ce gros porc en profite pour me toucher, je suis sous le choc, mais je résiste ! Je suis à moitié nue, mais je continue de me battre, je suis ici pour les animaux. Peu importe mon état, peu importe ma tenue, ma voix était toujours là, je hurlais toujours, de plus en plus fort.
L’un d’eux, à peine une vingtaine d’année s’approche, me tire par les cheveux et me traite de grosse pute, me demande si je n’ai pas honte d’être comme ça, dans cette tenue. Eh bien non, je n’ai pas honte, je suis ici pour les animaux, le reste m’importe peu.
Une militante m’a fait passer une étole pour essayer de me couvrir, mais ils n’ont pas mis longtemps avant de me l’arracher. Un ami, en face de moi voit la scène, je ne veux pas qu’il se lève, je ne veux pas de violence, je ne veux pas de son aide. Il a réussi à me faire passer sa veste que cette fois-ci, j’ai pu garder.
Mon amie de combat sur ma gauche me fait de la peine, en pleure, elle a mal. Mal au pied, entorse, ou cheville cassée, on ne sait pas encore, la seule chose c’est qu’il faut la sortir de là, on se fait piétiner, taper dessus, je ne veux pas la voir comme ça : il faut sortir rapidement.
On se lève alors, un homme posté juste derrière nous lui met un violent coup de pied dans les fesses, on essaye de sortir rapidement sous les insultes des aficionados. Nous voilà dehors, enfin, après une vingtaine de minutes avec ces fous.
Nos visages sont décomposés, les larmes coulent sur nos visages, on a mal un peu partout mais on ne se plaint pas vraiment, on a encore plus mal de voir sortir nos amis, si ils sortent tous, rapidement, les corridas auront lieu, on essaye de bloquer la porte, on fait notre possible. Rien n’y fait, les derniers courageux sortent, poings en l’air.
L’une de nous se dirige vers le camion où sont les petits veaux, elle pose sa main et leur communique toutes ses pensées, elle s’excuse aussi sûrement. A ce moment là, je sens les larmes monter, je ne veux plus être là, je veux rentrer chez moi, je veux hurler de douleur pour eux, je veux pleurer .
Je ne dirais pas plus que quelques mots sur les gendarmes, les organisateurs ou encore certains élus qui étaient présents mais qui n’ont rien fait, sauf nous prendre en photo avec un large sourire. Elle est belle la France, j’ai honte de mon pays.
Je tiens à remercier tous mes amis de combat, je vous félicite tous pour votre courage, votre engagement pour la cause animale ! Le combat continue !
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Photo : Jean-Marc Montegnies, Animaux en Péril

 

La bousculade, les coups, les insultes sexistes ont duré un long moment  (Nora Catherine Creisson)

Je soussignée, Nora Catherine Creisson, certifie que tout ce que je mentionne ci-dessous est vrai et réellement vécu. Je le jure sur l’honneur que ces faits sont véridiques.

Le samedi 08 octobre 2011 j’ai désiré manifester à Rodilhan pour une action citoyenne. En effet, étant contre toutes les tortures qu’on inflige aux autres espèces sous divers prétexte, je milite contre la tauromachie parce que la corrida est à mon sens abominablement violente et inhumaine.

Ce samedi 08 octobre nous sommes entrés à l’intérieur des arènes vers 15h50 environ et au moment opportun j’ai ouvert ma banderole pour militer pacifiquement. Nous étions deux personnes à la tenir en la soulevant pour qu’elle soit bien visible.

A l’instant où nous avons ouvert nos banderoles plusieurs individus se sont rués sur nous pour nous les arracher. Je tenais fermement la banderole mais ils ont commencé à nous injurier. Ils m’ont traité de « conasse », m’ont bousculée et m’ont craché dessus en me tirant les cheveux.

Nous nous sommes tous retrouvés collés aux barrières et nous avions peur de passer par-dessus et tomber. Mais tous, nous avons refusé de répondre puisque nous voulons rester pacifiques. Nous étions là pour dénoncer la violence et nous devons donc toujours donner l’exemple.

La bousculade, les coups, les insultes sexistes ont duré un long moment et je n’étais absolument pas sûre de quitter les arènes en bon état.

Un homme derrière moi a été blessé et il a failli perdre ses lunettes que je tentais à chaque fois d’attraper pour éviter qu’elles ne tombent et se cassent.

Une jeune femme de ma connaissance a eu de grandes claques et l’arcade sourcilière gauche blessée. Je revois encore le visage de celui qui l’a giflée (en ayant sans doute une grosse bague au doigt).

Ce samedi 08 octobre 2011 a été un après midi cauchemardesque et j’ai pu constater de mes propres yeux la rage et la sauvagerie de ceux qui apprécient la corrida ! Ils frappaient les femmes avec autant de violence qu’ils frappaient les hommes et sans aucun souci d’éviter de blesser ou vraiment défigurer leurs victimes.

La violence était au paroxysme et tous se sont déchaînés sur nous lorsqu’ils ont compris qu’on ne répondrait pas. Ils s’encourageaient les uns les autres pour nous frapper encore plus fort ! Ils s’en sont pris aux femmes en les insultant de tous les noms d’oiseaux ! De « putain », « conasse » et j’en passe !

J’ai lu la haine dans leurs yeux parce que simplement nous voulions les empêcher de torturer de jeunes veaux.

Nous avons subi sans discontinuer insultes, crachats, coups de pied, moquerie et les moqueries ce n’est pas encore le plus grave !

Puis nous avons enfin été soulevés et jetés dans l’escalier.

Je me suis retrouvée devant la sortie tremblante et la poche de mon imperméable déchirée.

Ces hommes avaient une force inouïe et nous frappaient dans l’intention de nous faire mal et semblaient déchaînés dès lors qu’ils ont craint l’annulation de la corrida.

En fait c’était ce qu’on appelle dans le langage tauromachique, une « bessarade », c’est-à-dire une mise à mort de jeunes veaux !

Il est absolument nécessaire de prendre ce problème très au sérieux car je crains le pire de ces personnes qui me semblent vraiment avoir pris le goût du sang et pourraient devenir dangereuses pour notre société même.

Mon père, médecin psychiatre à la retraite, m’a bien affirmé que le fait de tirer une jouissance quelconque de la torture et de la mise à mort d’un être vivant et sans que sa propre vie ne soit menacée est un comportement déviant ; le sadisme étant bien reconnu comme pathologie mentale.

Un individu sadique doit donc sans arrêt assouvir ses besoins et ne peux supporter qu’on l’en empêche, raison pour laquelle il peut devenir très dangereux !

C’est pour cette raison que nous avons tous été autant molestés, frappés, tirés par les cheveux et insultés : parce qu’ils étaient en manque et dans le besoin immédiat d’assouvir leur déviance, leur sadisme.

Je n’oublierai jamais ce jour où j’ai vu le pire de l’humanité dans leur regard et où j’ai senti qu’ils nous auraient bien volontiers tués si la loi l’aurait permis, si notre société acceptait encore les gladiateurs dans les arènes.

Par la suite, j’ai appris que des élus par les citoyens français ont assisté à ce « tabassage » sans réagir ….

 

Je vais te crever (Christophe)

Nous voici au centre de l’arène, à genoux, enchainés, collés les une aux autres. Nos amis, avec les banderoles avaient déjà subi les violences des hommes et femmes : des coups, des frappes sur les têtes. Bien sûr, l’aficionado est courageux : il tape par derrière, il tape plus fort sur les femmes que sur les hommes.
Il m’était difficile d’imaginer ce qui a suivi. Pourtant je suis formé, aux phénomènes de foules. Ma profession de psychologue me permettait de savoir que les passages à tabac, les lynchages, les coups sont, lorsqu’ils sont réalisés dans un mouvement de groupe, incontrôlables. La conscience n’est plus individuelle, mais collective.
C’est alors qu’un, puis deux, puis de plus en plus d’hommes, enragés, aux regards exorbités, se sont jetés sur nous. Je vois alors un homme prendre des photos, calmement. Je pensais à un homme des renseignements généraux qui prenait des preuves des violences. Il n’en était rien : c’était Serge Reder, le maire de Rodilhan ! Il photographiait une après l’autre les femmes battues, les hommes roués de coup. Pas un mot, pas un geste pour calmer la pluie de coups.
C’est alors qu’un homme s’est approché de mon voisin de gauche : il le roue de coups, il vise volontairement les points douloureux, pour blesser, marquer, faire saigner. Je m’interpose, lui hurle qu’il est filmé, qu’il doit arrêter. Il n’entend pas, il me répond alors « j’en ai rien à foutre d’être filmé ». Il me donne ensuite un coup, vise l’arcade sourcilière. Puis un autre. De toutes ses forces.
Il repart s’acharner sur un autre : une femme, un homme, des coups de poings, dans le dos, le ventre, la tête, la nuque. Il vise les points vitaux : le cou, la colonne vertébrale. Il peut tuer, pensais-je alors.
Attaché, je reste collé à mes voisins. Un homme approche de mon voisin avec une lance à incendie, il s’acharne sur lui, approche au maximum le jet. J’ai l’impression qu’il vise les oreilles : il veut lui percer les tympans avec la pression de la lance incendie.
Un homme chemise blanche, béret, s’approche de moi, dans mon dos, me saisit la tête, me donne un coup de poing à l’arcade. Aussitôt rejoint par un autre (moustache, chemise rouge), un second homme s’approche, me menace aussi « on va vous tuer, salopards ». Il en profite alors pour me donner un coup de poing à l’arcade. Un autre approche de moi, habillé en noir, je l’avais vu s’acharner sur d’autres à coup de pieds, de poings. Il me frappe au visage, j’esquive un coup. Il montre alors les points, me menace « je vais te crever », me donne un coup de poing, il s’éloigne un peu. Peut-être pensait-il qu’il risquait quelque chose. Étonnant, je suis assis, enchainé à deux confrères.
Plus tard, lorsqu’ils ont voulu nous expulser, au sol, la masse des hommes en profite pour donner des coups de pieds au ventre. Je reconnais alors mon agresseur à la chemise rouge, il me donne des coups de pieds, il insiste, appuie sur ses jambes pour y mettre de la puissance.
Nous avons toutes et tous vécu un réel lynchage, un passage à tabac. Nul doute que certains étaient prêt à tuer, à exécuter leurs menaces. Tout ceci sous les yeux impassibles voire complices des maires de Nîmes et de Rodilhan.
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Photo : Jean-Marc Montegnies, Animaux en Péril

 

Nous nous accrochions à la balustrade (Joëlle Verdier)

Nous étions une trentaine dans les gradins à déployer les banderoles anti-corrida.
Les aficionados se sont précipités sur nous pour nous les arracher. Lorsqu’au bout d’un moment, ils ont réussi à le faire, ils ont continué à nous frapper de toutes leurs forces et à nous pousser violemment pour nous précipiter dans les escaliers alors que nous scandions les slogans « Corrida Abolition ! ».
Je me souviens en particulier de trois hommes et d’une femme que nous pouvons voir sur les photos et les vidéos. Ils essayaient d’attraper tout ce qu’ils pouvaient comme les lunettes de ceux qui en portaient (si bien que les miennes ont disparu) et le sac d’une militante. Une autre femme pleurait, essayant d’arrêter son mari qui se déchaînait contre nous. Nous nous accrochions à la balustrade tout en essayant de nous protéger les uns les autres. J’essayais de ramener vers nous les militantes isolées qui étaient le plus molestées.
Compressée sous la poussée des aficionados, j’avais la tête tordue au point que j’ai cru que mon cou allait casser. Une militante a été soulevée et projetée dans l’escalier. Nous avons tenu ainsi 15 à 20 minutes avant d’être les uns après les autres poussés dans l’escalier.
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Photo : Jean-Marc Montegnies, Animaux en Péril

Une droguée, une martyre. Une résistante. (Fleur Hopkins)

Le samedi 8 octobre 2011, un peu avant 16 h, je courais vers le centre de l’arène de Rodilhan pour m’enchaîner pacifiquement avec les autres militants, au centre de l’édifice.
Les insultes et hurlements fusaient déjà alors que mon pied touchait le sol et j’apercevais, agenouillée dans le sable, les porteurs de banderoles se faire violemment bousculer, là-haut, dans les gradins. Attachée depuis une minute, j’ai pris le fumigène de mon voisin, l’ai brandi en l’air.
Déjà, un quinquagénaire se précipite sur moi en courant et, sans le moindre avertissement, me donne un violent coup dans le poignet pour l’envoyer rouler au loin. Aucun répit : un autre tire un coup sec sur ma jupe, heureusement serrée à la taille, saisit un bout de mon collant qui dépasse pour me l’arracher et me mettre à nue. L’homme ne voulait pas me neutraliser mais bien me déshabiller. Je reçois un violent jet d’eau dans la figure une fois, deux fois, trois fois.
A genoux, non plus pour m’assurer stabilité mais parce qu’il m’est incapable à présent de me protéger autrement alors que des hommes me frappent dans la nuque et le dos, pour me renverser en avant, puis en arrière, je vois mon voisin de gauche avoir le tee-shirt arraché et se retrouver propulsé en avant, les bras comme seuls appuis. On tire par le col la femme à côté de moi.
Je bascule. Je serre plus solidement mon voisin de droite, qui tente de me protéger comme il peut. Un autre militant à ma gauche reçoit trois coups de poings en rafale, sans sommation. Il ne répond pas aux coups mais crie. Je vois le sang, je l’entends hurler. J’entends que la Police a été prévenue.
J’en vois un autre recevoir le jet d’eau puissant à quelques centimètres seulement de son visage, humiliant étouffement qui cherche à le faire suffoquer. Il tient bon, rentre le cou, baisse les yeux. On me pousse, on me tire toujours dans le dos. On m’encercle, on m’insulte mais je ne me retourne plus. Je me fiche plus solidement dans le sable, en serrant toujours plus fort mon voisin.
Les spectateurs nous lancent des projectiles, nous insultent et exhortent nos agresseurs à rendre justice eux-mêmes. On me frappe, encore. On tire sur ma jupe.
Soudain, le cercle est brisé. N’ayant plus aucune attache – et donc plus aucune sécurité – je suis trainée une première fois par les pieds par mes assaillants. Un quinquagénaire de la corrida à chaque jambe. Je ne me rappelle plus si je me suis trouvée sur le dos ou le ventre, seulement le contact rêche du sable et les insultes qu’on me hurlait.
On me lance violemment sur le sable, les jambes écartées, non loin de l’entrée principale, reconnaissable à ses grandes portes blanches. Je suis encerclée par des hommes qui m’insultent. « Salope ». « Dégage ». J’ai peur qu’on m’entraîne sur le côté et qu’on arrive enfin à m’enlever mes vêtements.
J’arrive à me remettre debout et ne songe alors qu’à me protéger. Je cours vers l’arc de cercle de militants qui résistent encore. Naïve, je ne me retourne pas. Je suis poussée dans le dos par un homme grisonnant, au jogging noir. Sur une quinzaine de mètres je sens la pression dans mon dos et je cours en avant, sans pouvoir contrôler mes gestes.
Tout va très vite, je tombe en avant, la bouche ouverte sans qu’aucun son ne sorte et me cogne contre Mathieu. Impossible de m’attacher, on m’a enlevé la chaîne. Il passe alors son bras autour de ma taille et je passe le mien autour de son cou, tremblante. Une femme en fourrure, les cheveux auburn, vient m’insulter. Je la regarde mais ne réponds pas. « Sale droguée, sale pute, regardez elle est incapable de parler, c’est une droguée ». Elle prend à témoin une autre femme venue m’insulter et d’autres hommes. Je sens Mathieu qui me sert contre lui alors qu’il est lui aussi bousculé.
On me pose la main sur les épaules, on revient m’insulter. Deux femmes se jettent sur moi, accompagnées d’un matador. « Et tu ne fais rien pour les musulmans qui égorgent les moutons hein connasse ? », « C’est notre culture et ça, tu n’y toucheras pas ! ». Je vois la Police qui circule dans les arènes mais ne fait rien.
Je sens une main agripper ma cheville et me tirer violemment en arrière. Je suis sur le ventre alors qu’une autre main me tient l’autre cheville. J’ai mal. Mon collant se déchire et le sable brûle les lésions sur mes genoux. Je reçois un coup au ventre alors que je tente de ralentir ma course, les doigts enfoncés dans le sable.
Un torero regarde la scène d’un air amusé alors que je n’aperçois plus rien d’autre autour de moi que les jambes des participants à la corrida, m’entourant. A dix mètres de l’entrée, je me débats. On m’insulte et on me serre plus solidement la cheville. Je tends le bras inutilement vers la cheville de Mathieu, qui, lui, est tenu par les poignets, le torse relevé. Je n’arrive pas à l’atteindre et je vois pendant une seconde ce bout de chaussures comme une planche de salut portée au loin pendant une tempête.
On me projette sur le dos, près de la barrière rouge. Je lève les yeux : un gendarme est à côté de moi. Il n’a rien fait. Ou plutôt si, il a laissé les aficionados rendre justice eux-mêmes. À terre, je lui ai lancé un regard. Il n’a rien fait, il n’a rien dit.
Un militant est venu me rejoindre et m’a murmuré que j’étais en sécurité, qu’il allait m’aider à sortir de l’arène. Je sens ma poitrine se soulever et s’abaisser très vite alors que j’ai les jambes écartées sur le sol et que je n’arrive pas à me relever.
Alors même que tous les activistes n’étaient pas encore sortis, ils ont fermé les portes. Je titube dehors, mes jambes tremblent et déjà je sens une vive douleur au pied droit. Je sens les larmes qui montent, alors qu’éclate, à l’abri malgré les doigts d’honneur des spectateurs en haut des gradins, la manière dont j’ai été humiliée.
Déshabillée, poussée en avant, trainée à deux reprises sur le sol et insultée par des pères et mères de famille. Les portes blanches de l’arène s’ouvrent violemment, je m’écarte de justesse pour ne pas être cognée contre le mur en pierre de l’arène.
J’ai un hématome de plus de 8 cm sur le bras gauche. Des érosions aux deux genoux, à la main gauche et aux doigts. Un os déplacé dans le pied droit. Des douleurs aux cervicales, aux bras, au buste, aux côtes et au ventre, sans compter le dos sur lequel j’ai été traînée à deux reprises. Je suis allée porter plainte contre les hommes, clairement identifiés sur les photographies.
J’ai successivement été frappée, agressée sexuellement (car il me semble en effet que de me déshabiller, fourrer la main entre mes jambes et proférer diverses insultes m’assimilant à une « pute » relèvent bien d’un tel processus dégradant) et lestée de ma carte d’identité, alors que l’on me faisait les poches. Je ne puis me déplacer sans béquilles et mon médecin m’a imposée une ITT de 10 jours.
Le policier auprès duquel je suis allée porter plainte m’a accueillie avec un « Vous aviez qu’à ne pas perturber la manifestation sportive autorisée, c’est eux qui devraient porter plainte contre vous ».
Fallait-il que je me fasse violer, pénétrer jusque dans ma chair pour qu’enfin on juge abjecte la manière dont j’ai été violentée samedi ? Aurais-je dû remercier ces hommes de me tabasser sans ménagement, gratuitement, alors qu’ils rendaient justice eux-mêmes pendant que les cinq gendarmes dépêchés sur place baillaient aux corneilles ?
En tant que citoyenne, en tant que femme, je me suis mise en danger car il est de notre devoir à tous de résister à l’oppression. Faire barrière de son propre corps pour empêcher la torture et la mort d’autres êtres vivants est notre droit le plus élémentaire. Ma désobéissance citoyenne s’est faite dans la résignation. Je n’ai pas résisté, je me suis recroquevillée sur moi-même pour assurer ma propre protection, alors que les coups pleuvaient.
Ceux qui trouvent jouissance dans la mise à mort lente et douloureuse d’un animal innocent, d’un autre être vivant, ne pouvaient en effet que nous tabasser sans discernement, cherchant à faire du mal aux femmes, aussi bien qu’aux hommes. La femme en fourrure m’a lancée avec mépris que j’étais une « martyre ». Peu s’en faut pour qu’elle ait été la lionne.
Le droit à la résistance est viscéralement ancré en chacun de nous. La violence immédiate et tempétueuse dont les amateurs de corrida ont fait preuve ce samedi ne montre qu’une chose : la corrida cristallise les pires pulsions de l’homme, violence, viol et désir de mort.
Témoignage vidéo de F. Hopkins (english version): http://www.dailymotion.com/video/xq…
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Photo : Jean-Marc Montegnies, Animaux en Péril

 

Ils ont hurlé, frappé (Delphine Simon)

Quand on est arrivés près des arènes, par petits groupes de deux, on est passés près du camion où vous attendiez, sans le savoir, votre massacre prochain. Alors je vous ai envoyé une pensée, « on va faire en sorte d’empêcher le massacre »… Et puis on est rentrés, comme hors du temps, dans cette arène – malaise, je regardais les gens autour de moi et je me demandais, comment peuvent-ils venir là comme s’ils venaient au théâtre ? Ils riaient, se disaient bonjour, attendaient… Nous, nous savions qu’ils allaient être surpris. Alors ça nous donnait la force. 15 h 50, le coup de sifflet, on déploie les banderoles ; il leur a fallu moins de trois minutes pour intervenir, une dizaine de fous furieux qui nous ont sauté dessus, certains sont montés directement, d’autres tiraient d’en bas, donnaient des coups de balai, ils arrachaient, tiraient, hurlaient… Ce n’étaient pas des êtres humains que nous avions en face de nous, c’étaient des psychopathes.

Une fois les banderoles arrachées, ils se sont un peu apaisés, mais ils n’avaient pas encore vu ce qui se passait en bas. Nos amis de combat s’étaient enchaînés sur le sable de l’arène ; plus de 50 personnes criaient « Abolition ! Abolition ! » en levant le poing. J’ai essayé d’aller récupérer une banderole, mais un type m’a poussée dans l’escalier en me donnant un coup de pied et en me disant que ça suffisait ; son regard en disait long sur ce qu’il me ferait si j’essayais de remonter dans les gradins avec ma banderole. Ça ne servait à rien, j’ai lâché ma banderole, je suis descendue et j’ai sauté au milieu pour rejoindre mes amis, mes amis de combat. Je n’avais pas de chaîne, alors je me suis mise au milieu du cercle pour crier avec eux « Abolition ! Abolition ! La torture n’est pas notre culture ! ». De là où j’étais, je pouvais voir les visages déformés par la haine de ces gens qui tapaient sur les miens, qui arrachaient leurs vêtements, qui arrosaient avec le puissant jet d’eau de pacifiques militants enchaînés, sans défense.

Comment comprendre ces êtres dans les gradins qui éructaient leur violence et réclamaient notre mise à mort en baissant le pouce vers le sol ? Comment se sentir de la même espèce que ces gens-là ? Comment les considérer comme des humains ? Humains ? Mais qu’importe, nous ne pensions qu’à vous qui attendiez, sans le savoir, votre dernière heure, dans ce camion, derrière les arènes. Pour vous, il fallait tenir. Si l’on tenait suffisamment longtemps, ils annuleraient…
Ils ont hurlé, frappé, ils ont tiré, ils ont déchiré, ils ont donné des coups de poing, des coups de pied, ils ont réussi à nous traîner hors de l’arène, un par un, parce que pour eux, ce qui comptait, ce n’était pas ce que nous faisions, ou pourquoi nous le faisions, mais que le « spectacle » puisse commencer.

Après qu’ils ont fini leur sale boulot, le premier, les portes se sont finalement fermées. La fin d’un espoir, la fin de notre espoir de vous sauver, hélas !

Après avoir repris mes esprits, ne sachant plus trop quoi faire, je me suis dirigée vers le camion, j’ai posé ma main sur la tôle, j’ai fermé les yeux, et je vous ai envoyé une pensée pour vous demander pardon d’avoir échoué, mais nous étions là, nous, l’espèce humaine, l’espèce… « humaine ». On sera là chaque fois. On ne lâchera pas tant qu’en France et dans le monde on pourra torturer des animaux juste pour le plaisir.

Alors je ne sais pas si vous nous avez entendus, si vous avez senti notre présence, je sais juste que ce matin, quand je me suis levée, comme beaucoup d’entre nous présents hier, oui, j’avais mal, au bras, au dos, à la tête, mais ce qui faisait le plus mal, c’était de devoir se réveiller dans un monde un peu moins beau. Sans vous.

Alors j’ai cherché vos noms sur Internet, sur les sites taurins : je voulais vous dédier notre action. Mais ils ne sont même pas cités, vos noms. Juste « six toritos de Dos Hermanas, propriété de Patrick Laugier ». C’est tout ce que nous saurons de vous, et aussi que vous êtes morts sous les coups des apprentis tortionnaires.

Avant que nous repartions, nous avons attendu les derniers. Ceux d’entre nous qui étaient restés pour filmer la suite, ou prendre des photos. Une pensée pour notre ami qui nous a rejoints et qui n’a pu retenir ses larmes, parce qu’il a dû assister à la suite. Merci à lui. Merci à tous ceux qui étaient présents ce 8 octobre pour dénoncer la barbarie, et à tous ceux qui n’étaient pas présents mais qui luttent chaque jour pour qu’on arrête le massacre.

Vous, les six veaux sans nom, votre calvaire est terminé. Quand la corrida sera abolie, on vous enverra une pensée… À vous qui êtes tombés sous les coups des apprentis tortionnaires.

Et, pour l’heure, au nom de l’espèce humaine : pardon.

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Photo : Jean-Marc Montegnies, Animaux en Péril

S’ils avaient pu, ils nous auraient mis à mort (Franck Andrieux)

Ce samedi 8 octobre, je suis parti très tôt de Lille pour rejoindre les autres militants anti-corrida à Nîmes pour une action. Action tenue secrète jusqu’à ce jour. Nous sommes 95 à nous être mobilisés contre cette barbarie qu’est la corrida.

Deux groupes sont formés, un qui ira s’enchaîner dans l’arène et l’autre qui déploiera des banderoles. L’heure avance, la tension est palpable entre nous, les visages se ferment, la pression monte. Dans le groupe banderoles, on se rassure les uns les autres, qu’est-ce qui nous attend, nul ne le sait…

15 h, c’est l’heure du départ vers les arènes de Rodilhan. Plusieurs petits groupes se forment pour ne pas attirer l’attention. Nous avançons vers l’arène avec le seul but que la corrida ne se produise pas. La boule au ventre, la tension… tout cela augmente une fois dans l’arène, installés dans les tribunes, l’adrénaline. Tous ces gens venus assister à cette torture cela me révolte. 15 h 50, coup de sifflet, le signal, nous déployons nos banderoles, nous sommes hués, on se jette sur nous pour nous les arracher, les coups commence à pleuvoir, on doit tenir le plus longtemps possible pour que l’autre groupe puisse s’enchaîner au centre de l’arène. Moins de 3 minutes se sont écoulées, nos banderoles nous ont été arrachées des mains par tous les moyens, coups de râteaux des manadiers, molestage, insultes. Peu importe, nous avons réussi notre diversion, le deuxième groupe est en place, enchainé au centre de l’arène. La musique retentit, le spectacle commence, nos amis au centre se font tabasser, insulter, cracher dessus… Ne pas répondre aux coups, aux insultes, continuer à tenir et à scander « Corrida basta » « Abolition » avec le poing levé. Les coups pleuvent : coup de poing dans la mâchoire, un coup dans les hanches, gifles, tout ça sur ma personne mais aussi sur mes amis. Faire masse, se regrouper, ne pas arrêter de crier se protéger mutuellement. Nous avons tenu plus de trente minutes sous les coups, nous sommes jetés dehors, on me balance dans l’escalier en béton, je m’écrase contre le mur pour éviter les militants en bas de l’escalier, une militante se fait éjecter avec un coup de pied dans le dos… Dehors nous continuons « Corrida Basta ». Après avoir mis dehors 90 militants par la force avec une extrême violence, les portes se referment et la boucherie peut commencer…

Hier, aujourd’hui, les douleurs sont là, bien présentes. Les hématomes, les coups, les plaies disparaissent avec le temps. Mais une chose ne disparaitra jamais de ma mémoire : la haine. Oui j’ai vu la haine, la violence dans le regard de ces soi-disant humains. S’ils avaient pu, ils nous auraient mis à mort. Tous ces aficionados ont montré leur vrai visage, la haine, la violence, la barbarie dans ce monde « civilisé ». Tout cela sous le couvert de la tradition, de la de la culture, tout cela me révolte. Une chose est sûre, je n’arrêterai pas le combat pour la cause animale, bien au contraire. Ma détermination n’est que renforcée.

Je tiens à dire pardon aux six taurillons que nous n’avons pu sauver et merci aux 94 militants avec qui j’ai affronté cette horde de barbarie.

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Photo : Jean-Marc Montegnies, Animaux en Péril

 

C’était à nous de crier « liberté ! » (Cyrielle)

Pour moi, cette action a une fois de plus été une révélation, celle de l’envie de se battre pour eux, jusqu’à la fin, jusqu’à la mort.

La première peur a été surtout le saut que je devais faire, me disant « avec la chance que tu as tu vas te péter la cheville ». Ni une ni deux, je reste en bas, comme ça je n’aurai que la clôture rouge à sauter.

16h : coup de sifflet, banderoles, on hue, on siffle et c’est parti, une adrénaline monstre qui m’envahit. Dans ma tête, je me dis on va la faire capoter cette saloperie de corrida. Je m’enchaine à deux inconnus, c’est parti. Vu le temps qu’ils ont mis à arriver, on a eu le temps de bien s’attacher, enfin c’est ce que je pensais. Mon voisin ne s’est pas attaché à moi, peu importe, quand on est soudés c’est jusqu’à la fin.

Et là, ça commence par des insultes, le jet d’eau dans la tronche, ça va très vite, les hommes se font littéralement tabasser à coup de poings, de pieds dans la tête. Je hurle « la torture n’est pas notre culture », je crache mes poumons, quand soudain un homme m’attrape par les cheveux et tire et me traine, mon coupe-vent m’étrangle, je n’arrive plus à respirer, mon voisin me tient, ma voisine aussi, merci à eux. Je reprends mes esprits car on ne lâche rien, leur violence ne m’étonne même pas.

Et on continue à crier, les coups fusent, une femme se met devant moi en levant le pied pour m’éclater la figure, je la regarde et lui réponds : « vas-y, vas-y ». Elle s’en va, scande, hurle comme tous les autres : « liberté, liberté ».

Quelle hypocrisie, c’était à nous de crier « liberté ! », cette même femme se met vers moi et me réponds « et le halal ? vous faites quoi ? ». Je lui rétorque que je suis vegan, à quoi bon. Je la fixe méchamment, moi qui suis très impulsive, je me dis heureusement que tu es attachée, ne t’éloignes pas du but de l’action.

Mes amis sont tous frappés, tirés, au bout de quelques minutes, un homme me prend violemment par les épaules et me tire par terre, mon voisin essaye de me retenir mais je suis juste attachée à ma voisine.

Ca va très vite, on est jetées au sol, des coups de pieds dans le dos, des « conasses », « salopes », je me retourne et aperçoit un torero en vert. Ils nous sortent et nous plaquent contre le mur. Deux hommes arrivent poing levé, ils nous menacent, l’un d’eux a les yeux qui se révulsent, son poing tremble, prêt à partir et je hurle, ma voisine me dit « cours » . Alors on improvise un sprint en panique, attachées.

Je vois surtout que ma voisine est très affectée, elle me dit qu’elle n’a jamais eu aussi peur de sa vie, nous courons encore, jusqu’à retrouver certains. Tous blessés, en panique, et nous attendrons les autres, blessés qui arrivent petit à petit. On notera la passivité des gendarmes et de la police municipale qui n’ont pas bougé.

J’ai peut-être oublié certains détails, je n’oublierai jamais ce 8 octobre et je recommencerai, toujours et encore. Les séquelles physiques et psychologiques sont là et grandissent jour après jour. Comment s’étonner d’une telle violence ? Mais pour une fois, nous avons des preuves, des preuves qui iront loin, nous ne lâcherons pas, non, nous continuerons pour eux, et en particulier pour les six veaux martyrs assassinés lâchement.

Je tenais tous à vous remercier, je ne connaissais pas tous les militants mais nous avons tous été soudés, jusqu’à la fin. Voici mon témoignage, celui d’une militante qui ira jusqu’au bout.

Cette fois j’ai pas pu… (Nathalie Valentin)

En ce samedi 8 octobre 2011 à Rodilhan, moi Nathalie Valentin, militante anti corrida, je n’ai pas pu sauter dans l’arène… pas cette fois. Je l’ai fait le 10 juillet 2010 à Céret près de Perpignan et j’ai eu très peur, sûrement aussi peur que les taureaux.

Non, je n’ai pas pris de banderilles, ni épées, ni poignards… ça la foutrait mal sur un humain ! Sur des taureaux, ils se le permettent, ils disent qu’ils sont là pour ça (mais le savent-ils eux, les taureaux, qu’ils sont là pour ça ?) et la loi les y autorise, les autorise à persécuter à mort de paisibles bovins… Mais attention ! Pas n’importe où, sinon 2 ans de prison et 30 000 euros d’amende pour acte de cruauté. Vous l’aurez compris, en France, on règlemente la torture !

Donc oui, je n’ai pris ni banderilles, ni épées, ni poignards à Céret… mais liée par une chaîne au niveau de la taille à deux autres personnes alors que je venais tout juste de tourner cette petite clé dans la serrure de mon cadenas, tout juste le temps de lever la tête et je vois se rappliquer d’un pas hâtif une bande de gaillards bien décidés à nous mettre la raclée.

Tout est arrivé très vite. Mais le cauchemar a duré très longtemps. Dans la tourmente, me voilà la tête coincée sous les cuisses de la personne liée à moi, le menton plaqué très fort contre mon poitrail, impossible de me libérer de ce piège, et ça tirait toujours de l’autre côté et je vivais ce cauchemar toute seule dans mon coin au milieu des brouhahas du public qui encourageait cette violence. Oui, pendant ce temps interminable où j’ai réellement cru que mes vertèbres allaient céder à cette très forte pression, un « ours » (pardon pour les ours) continuait à me traîner par le pied droit avec au bout, mon poids et celui de 2 autres personnes, soit 200 kg environ supportés par mon pauvre petit pied qui a repris forme au bout de 5 mois de rééducation.

Puis, tout à coup, je ne sais par quel miracle, me voilà libérée du dessous des cuisses de ma compagne d’infortune, ma tête s’est carrément éjectée violemment de ce piège tant la pression était forte. Pas le temps de m’apitoyer sur mon sort. L’autre, l’ « ours », me trainait toujours par le pied et je voyais peu à peu le couloir de l’enfer s’approcher. Je me souviens du sol bitumé de ce couloir qui s’approchait à vitesse grand V et je me disais : « là ça va faire très mal ! ». Arrivés à la limite du couloir, l’ « ours » trébuche et finit enfin par me lâcher le pied.

Je ne gagnai rien au change. D’un coup, je vis au dessus de ma tête, sa grosse main s’approchant de ma tignasse, et là, il me l’empoigna très violemment en me soulevant (il ne pris même pas la peine de se baisser) et fit prendre le relais à d’autres brutes qui se trouvaient là dans ce sombre couloir. Dans la foulée donc, deux types le relayèrent et m’empoignèrent chacun de leur côté les cheveux. L’un tirait d’un côté et l’autre de l’autre. Ils me trainèrent ainsi par les cheveux avec toujours le poids des 200 kg au bout, et pendant ce temps, des coups de pieds fusaient de tout les côtés, je ne voyais plus rien, pas un seul moment de répit pour essayer de me relever. Nous étions pris au piège des chaînes et ces salopards en ont profité.

À un moment, je n’en pouvais plus, je leur suppliais d’arrêter, et une voix me répondit : « ta gueule connasse, fallait rester chez toi ! » (oui, rester chez moi et les laisser torturer tranquillement). Une fois le couloir de l’enfer passé, nous voilà dehors, dans l’enceinte autour de l’arène. Là aussi, je voyais de loin, le rebord métallique du bas de la porte de sortie s’approchait peu à peu, mais ça a été, j’ai réussi à passer cet obstacle sans trop de mal, soulagée d’arriver enfin au bout du calvaire. Aussitôt ce rebord franchi, je me suis retrouvée assise par terre, nez à nez avec cette porte métallique qu’ils venaient de claquer violemment, nous laissant là comme des merdes.

Complètement abasourdie mais ô combien soulagée que ce soit fini ! Je m’aperçus que j’avais perdu une chaussure, que j’avais perdu la clé de mon cadenas aussi. Il a fallu donc tirailler sec pour pouvoir m’enlever la chaîne de la taille, mais c’était de la gnognotte à côté de ce que je venais de subir.

Voilà, que ce soit à Céret ou à Rodilhan, nous avons affaire aux mêmes bourrins : « le peuple du toro », vous savez ? Ces gens soi-disant pacifiques !

Je demande pardon aux taureaux, de ne pas avoir sauté cette fois, je m’en veux, mais un traumatisme, on ne peut pas s’en défaire. En tout cas, soyez tranquille, je me battrais jusqu’à ma mort pour vous, d’une manière ou d’une autre. J’étais quand même près de vous, là dans les gradins, et comme Delphine, je suis désolée de ne pas avoir pu sauver vos petits frères ce jour-là. Mais ce jour-là a marqué un grand tournant dans la lutte. Nous allons gagner.

Tout au long de ce témoignage j’ai pensé aux taureaux, ces taureaux, qui eux, n’ont pas cette chance d’être évacués… qui subissent jusqu’au bout, jusqu’à la mort, isolés des leurs, qui ne sont pas là de leur plein gré ! Ils n’ont pas d’autres choix. Quel cauchemar pour eux ! Subir, souffrir et mourir sans comprendre pourquoi. Et en spectacle, s’il vous plait ! Et « on » appelle ça de l’art ? Quel retard mental !

Ne vous étonnez pas, messieurs et mesdames du monde tauromaniaque, si nous en arrivons là. Non, on ne provoque pas, non. On veut juste que le supplice de ces taureaux cesse.

Abolition !

 

Chaque nuit, des cauchemars horribles (Ghania Tigherstine)

 Aujourd’hui, un mois jour pour jour après ma participation à l’action anti-corrida de Rodilhan, c’est toujours aussi présent dans mon esprit. On dit que le temps apaise les blessures, mais en ce qui me concerne ce n’est pas le cas.

Je suis encore très atteinte physiquement ; au niveau des cervicales, du gril costal (difficultés respiratoires), mal de dos, beaucoup de mal à m’adapter à mes nouvelles lunettes (ce qui génère des migraines), psychologiquement atteinte et nerveusement perturbée.

L’enfer n’était pas l’action en elle-même, car nous devions la mener pour que cesse l’enfer quotidien des taureaux, nous sommes après tout la voix, la voie des taureaux, des animaux.

Cet enfer, c’est maintenant, chaque nuit, dans mon sommeil, des cauchemars horribles, toujours aux prises avec les procorrida (le face à face, le déferlement de coups, les agressions…).

Le combat n’est pas terminé pour moi, il se poursuit aussi dans la journée ; en larmes tous les jours, nerveusement atteinte, dépassée par les démarches interminables, les soins en cours, et tout ça avec une mobilité réduite. Et c’est ainsi depuis un mois.

Rodilhan, c’est tous les jours pour moi, c’est sans fin, usant, mais le combat continue pour la cause, car il est hors de question de lâcher quoi que ce soit.

Ghania Tigherstine est décédée le 1er octobre 2013. Ses cauchemars l’ont hantée jusqu’à la fin.

 

Trois autres manifestants ont perdu la vie avant que le procès ne se tienne. Il s’agit de Rupert Sharpe, disparu le 30 juillet 2014, de Valérie Derrider qui s’est éteinte le 17 octobre 2014 et de Françoise Mosler, qui a mis fin à ses jours début 2015.

 

 

 

 

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