Lors du procès de Dax le 24 mars, le bâtonnier de Bordeaux Michel Dufranc, avocat des spectateurs ayant porté plainte pour injures publiques, a prononcé un réquisitoire enflammé digne d’une cour criminelle. Un long, très long, trop long discours pendant lequel Benoît Giraud, le président du tribunal correctionnel, a regardé plus d’une fois ostensiblement sa montre. Passer près de trois-quarts d’heure pour expliquer d’une voix tonnante et courroucée en quoi les mots « barbare », « sadique », « pervers » et « dégénéré » constituaient à ses yeux bien plus que des injures, mais carrément du « terrorisme » (sic), était franchement grand-guignolesque. Ce qui lui a valu quelques éclats de rire.

Il faut dire que monsieur le bâtonnier a été fort frustré que, malgré son insistance, le président Giraud a refusé de donner la parole aux plaignants, estimant que c’était inutile puisque Jean-Pierre Garrigues avait déclaré reconnaître et même revendiquer les faits. Mais ce qui faisait le plus peur à Michel Dufranc, c’était que le moindre début d’ombre de tentative de justification des termes employés ne soit, ne serait-ce qu’évoqué. C’est bien pour cette raison – et aucune autre – qu’il avait choisi la qualification d’injures et non de diffamation. Une injure est une invective gratuite. Une diffamation repose sur un raisonnement qui, s’il est avéré, rend le chef d’inculpation caduque.

Aussi Dufranc a-t-il martelé à plusieurs reprises, comme pour s’en convaincre lui-même, cet aveu hallucinant : « Le débat n’est pas ouvert ! Le débat n’est pas ouvert ! »

Quel débat ? Celui que pose directement l’article 521.1 du Code pénal définissant la corrida comme relevant de sévices graves et d’actes de cruauté envers un animal. Ses conséquences sont en effet évidentes : quel que soit l’habillage esthétisant que les aficionados lui donnent, puisque la corrida est légalement une torture suivie d’une mise à mort, ceux qui la commettent sont des sadiques, ceux qui s’en réjouissent sont des pervers, ceux qui la justifient sous prétexte de tradition sont des barbares et ceux qui y conduisent leurs enfants sont des parents dégénérés. Et cela, aucun autre article de loi n’est nécessaire pour le dire, car il s’agit ni plus ni moins que des définitions de chacun de ces mots dans n’importe quel dictionnaire.

La seule échappatoire invoquée (car il s’agit bien d’une invocation au sens le plus primitif du terme) par les aficionados, le bâtonnier Dufranc en tête, est de nier qu’un acte consistant à transpercer de façon répétée un animal et à le mettre à mort puisse être qualifié par des termes objectifs déplaisants, de nier que la corrida puisse s’inscrire dans quelque débat que ce soit, voire de nier dans ce cas d’espèce l’existence de dictionnaires.

Le procédé n’est pas nouveau. Il a été et continue à être le pivot de tout système totalitaire : le débat n’est pas ouvert, il n’y a donc rien à débattre et si certains voudraient quand même débattre, ils n’ont rien à faire dans le monde de ceux qui n’en veulent pas. Le débat n’est pas ouvert, la réalité n’existe pas, l’autisme est souverain.

Le bâtonnier Dufranc l’a confirmé sans ambages, hurlant dans le prétoire : « La preuve de cette affirmation est inconcevable » (de fait, les aficionados ne la conçoivent pas), « Vous vous arrogez un droit que vous n’avez pas » (avoir une opinion contraire est à leurs yeux un outrage), « C’est du terrorisme ! » (car la simple contestation de la survivance d’un supplice donné en spectacle est pour eux terrorisant), « La population est prise en otage » (ce sont les anticorridas qui subissent les violences qui les conduisent aux urgences mais ce sont les aficionados les victimes).

Il a conclu son interminable coup de sang en souhaitant que le verdict serait à même de « dissuader la répétition de ce comportement inacceptable ». Celui d’exprimer une opinion. Celui qui a pour unique motivation de faire appliquer la démocratie, y compris dans les 10% du territoire français où une poignée de caciques d’un autre âge ont décrété que le débat n’est pas ouvert. Celui d’appeler de tous nos vœux la tenue d’un débat législatif, sur la base de l’une ou l’autre des quatre propositions de loi qui, justement, ont été déposées dans les semaines qui ont suivi les événements de Rion-des-Landes du 24 août 2013, même si 40 députés aficionados sur 577 bloquent toute tentative de mise à l’ordre du jour de ces propositions.

La procureure a alors pris la parole, en dépit d’une règle constante voulant que le Parquet n’intervienne jamais lors d’une comparution pour injures ou diffamation. Elle l’a d’ailleurs elle-même souligné en introduction de son intervention, mais pour se contredire aussitôt en poursuivant sa prise de position à charge. Elle a révélé à cette occasion par ses propos qu’elle était une lectrice assidue d’André Viard (c’est son droit), manquant même de justesse de reprendre sa comparaison indigne entre « mur de la honte » formé par les anticorridas et un certain autre mur que seul Viard par son outrance a osé évoquer pour se victimiser de façon obscène.

Mais voilà, elle a été, semble-t-il, profondément vexée par une phrase où je la qualifiais de « bras armé du lobby taurin« , propos mis en exergue par André Viard, lui-même repris par Sud-Ouest. Or, dans le cadre de ce procès, il ne s’agissait là que d’une simple constatation puisqu’elle est, très officiellement, l’organisatrice en chef de l’ensemble des procédures qui nous visaient lundi à Dax. Toujours est-il que j’ai dû toucher un point extrêmement sensible puisqu’elle a tenu à plusieurs reprises pendant l’audience à me citer (c’est trop d’honneur) et à se justifier de n’être que « le bras armé du droit ». On aimerait croire à cette noble affirmation si elle n’était pas une multi-récidiviste en matière de mépris pour la condition animale, comme le rappelait un éminent juriste habitué de notre blog. Vu son insuccès en 2008 et le désaveu cinglant exprimé par le président Giraud en rendant un verdict extrêmement clément avant-hier, il semble bien que finalement, quoi que j’aie pu en dire, son bras soit plutôt désarmé.

Pour en revenir au sujet principal de ce billet, le député aficionado Marleix l’exprimait en des mots quasiment identiques sur l’antenne de Sud Radio il y a un mois lorsque Jean-Pierre Garrigues, aux antipodes de l’image de terroristes qu’il tente de nous affubler, lui expliquait notre unique requête : ouvrir le débat à l’Assemblée. Marleix a répondu : « Quel débat ? », ce qui montre que même si un aficionado a pour métier de débattre (c’est le cas de tous les parlementaires), ce débat-là ne peut pas exister.

Messieurs les aficionados, vous voulez la fin de nos actions ? C’est très simple : ouvrez le débat. Ce n’est pas du terrorisme, c’est de la démocratie.

Robert Lahana
Vice-président du CRAC Europe