Midi Libre Alès le 13 août 2021


Feria de Béziers : la crise sanitaire signera-t-elle la mort ou le renouveau de la tauromachie ?

Le Covid a réduit le nombre de spectacles et la fréquentation dans les arènes.

La très forte diminution du nombre de corridas a eu des impacts désastreux sur l’économie de la tauromachie qui était déjà chancelante depuis une décennie. Le nombre de spectacles s’est réduit de plus de 70 % depuis 2020 et nombreuses sont les arènes, grandes ou petites, qui n’ont pas rouvert leurs portes et la plupart le font avec un nombre de courses revu en forte baisse.

Les éleveurs, premiers impactés

Premières victimes de cette situation, les éleveurs dont les charges continuent de courir pour s’occuper et nourrir le bétail avec un chiffre d’affaires à l’arrêt. Des camions entiers prennent la route des abattoirs, touchés par la limite d’âge des six ans pour combattre, et les quelques lots vendus le sont à prix très réduits.

On évoque 10 000 euros pour six toros de grands élevages dans certaines arènes. En prime, l’oxygène que constituent les toros vendus pour les spectacles populaires pour la rue et les événementiels au sein des ganaderias sont également stoppés alors que les aides d’état sont nulles ou symboliques en France comme en Espagne à l’exception de la région de Madrid.

Quelques initiatives sont à saluer comme la création de circuits de novilladas mais les éleveurs sont obligés de réduire la voilure en supprimant 25 à 50 % de leurs reproductrices pour adapter leur production au marché actuel. D’autres vont également disparaître ce qui constituera une perte génétique incommensurable pour l’avenir de la tauromachie.

Picadors, banderilleros et valets d’épée

Les professionnels en piste sont également touchés de plein fouet car seules une dizaine de figuras toréent avec des cachets revus fortement à la baisse et les autres toreros doivent accepter le convenio (minimum syndical) pour faire des paseos épisodiques. Leurs cuadrillas sont également victimes de la situation et de nombreux picadors, banderilleros et valets d’épée sont sans ressource depuis deux ans.

Situation identique chez les impresarios car peu de corridas sont organisées et il est difficile d’équilibrer les budgets avec des jauges limitées par le contexte sanitaire et une fréquentation qui n’a jamais atteint les 4 000 personnes cette année en France avant la Feria de Béziers (5 000 jeudi).

Bref, un panorama cataclysmique qui constitue un danger bien supérieur à la menace des anticorridas.

Un rayon de soleil semble apparaître avec les bonnes fréquentations dans les arènes espagnoles, à Mont-de-Marsan, Céret, Vic-Fezensac et Dax même si les jauges étaient limitées au mieux à 5 000 spectateurs.

Limiter l’analyse à la seule crise sanitaire serait une grave erreur car les ingrédients d’une crise étaient déjà réunis de longue date. Le Covid n’a fait qu’accélérer cette tendance inquiétante.

Tout un système est à réinventer en modernisant la communication et en créant des programmations attractives et éclectiques propres à faire revenir les aficionados et séduire un nouveau public. Notamment les jeunes. Cela demandera une prise conscience des toreros, que seul Morante de la Puebla semble avoir compris, et une créativité sans limite des empresas. L’histoire de la pensée économique regorge de théories (Juglar, Kondratiev,…) qui prouvent que la croissance fait toujours suite au point bas d’une crise et affirmaient que « la crise est une destruction créatrice ». Puisse cela se vérifier pour la tauromachie. Mais une vraie analyse sans concession des causes de la situation et l’investissement de tous ses acteurs est impérative. Sans dire que les professionnels sont fous, on a plutôt l’impression que rien ne change. Et « la folie est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent », rappelait Albert Einstein.

Eric Catarina
Midi Libre Béziers le 15 août 2021


Ma première corrida : « Pour moi, une expérience d’un autre temps »

J’ai assisté à ma première corrida : le spectacle ne m’a pas du tout séduit. Retour d’expérience.

« Je les entends rire comme je râle et je les vois danser comme je succombe. Je ne pensais pas qu’on puisse autant s’amuser autour d’une tombe. »

En assistant pour la première fois à un spectacle taurin, ces paroles du titre La Corrida de Francis Cabrel ont résonné dans mon esprit. Assis seul tout en haut des arènes de Béziers, elle n’a jamais autant fait écho en moi. Je n’ai pu m’empêcher de me mettre à la place de ce toro, pris au piège de l’arène, affaibli à coups de piques et de banderilles avant d’être achevé d’un coup d’épée. Le tout au rythme des vivats de la foule. Un spectacle, à mon avis, d’un autre temps, qui n’a absolument plus rien d’acceptable en 2021.
J’avoue être un non-initié, je ne connais pas les codes, je ne comprends que très peu le vocabulaire de la corrida.

Né à Grenoble, je n’ai pas été imprégné dès ma plus tendre enfance par la tradition taurine si importante ici. Avec mes préjugés sur le sujet, j’ai voulu voir, me faire mon opinion en assistant à ce spectacle au cœur d’un lieu chargé d’histoire, les arènes de Béziers.
J’en suis ressorti convaincu que la corrida n’a pas sa place dans notre société actuelle. Parce que l’on pourra me dire tout ce que l’on veut, l’animal, n’a aucune chance de survie. Il est pris au piège dès qu’il met un sabot sur la piste. La porte se referme derrière lui, il est condamné à mort sans que les règles du jeu ne soient équitables.
Très vite, deux chevaux dont on masque la vue entrent en scène. Sur leur dos, le picador envoie son arme dans le garrot de l’animal lorsque celui-ci charge l’équidé. Ensuite, deux hommes plantent tour à tour des banderilles par deux dans le dos de l’animal avant de détaler à l’extérieur de la piste. Enfin, alors que la bête ne peut déjà plus lever la tête, le matador entre dans la danse. Le duel, déséquilibré, peut commencer. La vedette du jour, agile, vive et en maîtrise totale, joue avec sa victime dans une espèce de danse codifiée. Les aficionados sont ravis, ils exultent, crient : « Olé ! Olé ! »

Avant le coup d’épée fatal. Un seul, lorsque le matador vise juste. Vendredi soir, pour achever le quatrième toro de la soirée, il a fallu quatre tentatives pour finir par mettre à genoux la bête. C’était trop pour moi. La scène m’a convaincu de quitter les lieux avant la fin de la corrida. En 1 h 30 de temps, j’ai vu quatre toros ensanglantés finir sur le flanc puis être traînés en dehors de la piste sur le sable. À quatre reprises, le matador, réalisait son tour d’honneur, acclamé par les spectateurs conquis.

Selon moi la corrida sert à assouvir les pulsions du public.

Avant ce fameux vendredi, j’avais des a priori au sujet des corridas. Je suis reparti de l’arène avec des convictions. Et accompagné de ces paroles qui résonnent dans ma tête : « Est-ce que ce monde est sérieux ? »

Loïc Feltrin
Midi Libre Béziers le 15 août 2021

Réaction d’un aficionado, Lo Taure Roge, pas content suite à la parution de cet article :

« Qu’attend-t-on de quelqu’un se disant ou se voulant journaliste dans un quotidien d’information, qui plus est du Midi Libre ? Tout simplement de l’honnêteté intellectuelle.
Que personne ne se trompe sur mon propos. La Liberté de la presse est une de nos libertés fondamentales et des plus menacée, au même titre d’ailleurs que la Corrida. Un véritable journaliste se doit non seulement respecter ses lecteurs, mais aussi – et cela est fondamental – ne pas avancer à visage masqué. Un article de presse n’est pas une tribune ou alors il faut l’énoncer clairement.
La moindre des choses lorsqu’on écrit sur un sujet que l’on ne connaît point, c’est de s’informer, de questionner, et il y a eu sur la tauromachie à l’occasion de cette feria suffisamment, ces derniers quinze jours, d’articles, d’interviews, de photos dans Midi Libre et ailleurs… pour réfléchir et écrire ! Un journaliste d’information informe, et ne se répand pas comme un procureur du type Mac-Carthy ou Ianouarievitch Vychinski.
Qu’il interview un anti-corrida avec des questions, espérons judicieuses, soit, et en espérant qu’il fasse de même avec un aficionado avant ou après. »

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