Des logiciels de reconnaissance faciale sont utilisés par les forces de police depuis 2011 aux USA et depuis quelques mois en France. Ils permettent d’associer un visage à l’identité de son propriétaire si ce dernier a été fiché sous une forme ou une autre avec une photo associée.

Les manifestants anticorridas dans le collimateur

Facebook a mis en place ce type d’outil depuis juin 2011 mais sous la pression d’organisations de protection des libertés individuelles et de la vie privée, il a été désactivé en septembre 2012 pour les utilisateurs vivant en Europe. En revanche, la police se sert d’une technologie analogue de façon de plus en plus fréquente en France, selon l’une de nos sources généralement bien informée. Parmi les personnes visées, il y a bien entendu les délinquants divers qui se font repérer par exemple par des caméras de surveillance.

Là où le bât blesse, c’est que récemment, une nouvelle population est entrée dans le champ d’intérêt des forces de l’ordre : les manifestants en général et ceux qui s’opposent à la corrida en particulier.

L’enquête menée par le Brigade de Recherche de Nîmes à la suite de la manifestation de Rodilhan en octobre dernier prend, de ce fait, un aspect nouveau. Ainsi que nous l’avons signalé fin février, un grand nombre de manifestants ont été “conviés” ou vont l’être pour venir apporter leur témoignage. A l’occasion de leur déposition, beaucoup ont été photographiés et leurs empreintes relevées, ceci afin de procéder à un fichage aussi large que possible.

Une enquête très orientée

Il est apparu très vite que les questions qui étaient posées lors de ces “auditions libres” étaient particulièrement orientées et visaient ouvertement à mettre en cause le CRAC Europe et la personne de Jean-Pierre Garrigues. Lors de cette manifestation, de nombreuses violences policières se sont produites. Le but de la BR de Nîmes est de tenter d’établir que les violences sont en fait venues de notre côté, ceci en vue de faire contre-poids au procès, toujours pas annoncé 18 mois après les faits, des aficionados lyncheurs et agresseurs sexuels de Rodilhan en 2011.

Rappelons que les manifestants “invités” à une audition “libre” ont le droit de refuser d’y aller sans justification à donner. Et s’ils y vont quand même, soit volontairement soit parce qu’ils ont reçu une convocation officielle, ils ont le droit de refuser tant la photo que les empreintes s’ils n’ont rien fait d’illégal. Or, la manifestation était légalement déclarée en préfecture, la seule restriction étant de rester en dehors du périmètre d’exclusion matérialisé par les barrières.

Un fichage photographique de grande ampleur

Lors des auditions, certains ont donc été photographiés. D’autres l’ont été directement pendant les actions anticorridas auxquelles ils/elles ont participé. Parmi les gendarmes déployés, il y en a désormais parmi eux qui filment ou photographient tous les visages, soit ouvertement, soit plus discrètement avec des caméras de type GoPro accrochées sur la poitrine.

Reste ensuite à faire la correspondance entre visages et noms. La source la plus évidente d’information est Facebook, même si un certain nombre de manifestants y sont présents sous un pseudonyme. L’association photo-nom peut aussi provenir d’un fichage antérieur (c’est ce que s’emploie à faire la BR de Nîmes depuis des semaines).

Dans le cas de Magescq, toutes les identités (ou presque) ont été relevées par les gendarmes. Si les contrôles ont été fait sous l’œil discret d’une caméra, l’association des visages et des noms a été ultra-simple à établir.

La reconnaissance facile, comment ça marche ?

Le visage est détecté automatiquement dans une scène photographiée, puis un maillage est généré sur ordinateur pour repérer un certain nombre de paramètres : distances séparant les yeux, le nez, la bouche, forme générale du visage, etc. Ce jeu de paramètres est ensuite comparé aux milliers (ou millions) déjà fichés. S’il y a correspondance, bingo, l’identification est faite. Les meilleurs logiciels (comme DeepFace sur Facebook) ont un facteur de succès supérieur à 97 %, aussi bien que ce qu’un humain peut faire dans la vie quotidienne.

D’autres logiciels plus simples (et plus limités) peuvent être mis en oeuvre sur des smartphones.

Des logiciels qui peuvent être mis en défaut

Une petite recherche sur internet montre qu’il existe depuis quelques années au moins deux procédés simples qui peuvent mettre la plupart des logiciels de reconnaissance en défaut :

- porter un t-shirt sur lequel sont représentés des visages. Le logiciel va les détecter aussi et ne va plus savoir quoi mesurer. Si les visages qui se trouvent sur votre t-shirt ont un contraste plus élevé que le vôtre (ce qui est presque toujours le cas, sauf si votre t-shirt est très délavé), il y a une quasi certitude que la personne reconnue soit, par exemple, Michael Jackson (ou qui que ce soit d’autre que montre votre t-shirt). Ceci vise surtout la reconnaissance faciale disponible sur Facebook, qui est exécutée automatiquement sans vérification manuelle.

- modifier l’aspect du visage. En France, il est illégal de porter un masque sur la voie publique, donc lors d’une manifestation. Par contre, rien n’interdit de se peindre la figure façon commando avec des grands traits épais ou des formes tranchées sur les joues. Il suffit de relativement peu pour tromper l’algorithme de reconnaissance.

Ce que dit la loi

Le code pénal prévoit dans son article R. 645-14 que : « Est puni de l’amende prévue pour les contraventions de la cinquième classe le fait pour une personne, au sein ou aux abords immédiats d’une manifestation sur la voie publique, de dissimuler volontairement son visage afin de ne pas être identifiée dans des circonstances faisant craindre des atteintes à l’ordre public. Les dispositions du présent article ne sont pas applicables aux manifestations conformes aux usages locaux ou lorsque la dissimulation du visage est justifiée par un motif légitime »

Dans un arrêt du 23 février 2011, le Conseil d’Etat, vrai garant de la liberté fondamentale, a précisé que ne pourront pas être poursuivis « les manifestants masqués dès lors qu’ils ne procèdent pas à la dissimulation de leur visage pour éviter leur identification dans un contexte où leur comportement constituerait une menace pour l’ordre public ».

Autrement dit, un manifestant n’a rien à craindre dès lors que :
- son comportement personnel n’est pas contraire à l’ordre public
- il a un motif légitime de masquer son visage (lunettes de soleil s’il fait beau, fragilité peau attestée par médecin / risque de photosensibilisation par exemple, asthme nécessitant un masque pour cause de lacrymogènes…)

Enfin, n’oublions pas que les manifestations anticorridas sont toujours très colorées. Rien de plus naturel, donc, si des manifestants reprennent sur leur visage par exemple du rouge, du noir et/ou du blanc comme sur les logos de la plupart des associations.

Roger Lahana
Vice-président

Photos de policiers équipés de caméras prises à Magescq (RL), photo de Schwarzenegger extraite du film Commando, les autres proviennent des sites indiqués par les liens.