Commençons par une évidence qui a échappé aux forces de l’ordre : la manifestation anti-corrida à Vic-Fezensac était déclarée et autorisée. Le maire avait tout fait par la cantonner hors des limites de la ville mais il violait ainsi rien moins que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, part intégrante de notre Constitution. Il s’en est rendu compte la veille de la manifestation et a pondu un nouvel arrêté spécifiant qu’en fait, la manifestation était bien permise. Le début de l’article premier du nouvel arrêté – conforme à la Loi, lui – devrait être gravé dans le marbre :

Il faut croire que cette description trop précise du but de notre manifestation lui est restée en travers de la gorge puisqu’il a ensuite tout fait pour nous repousser hors de la ville sous la pression constante des aficionados, André Viard en tête. Et son nouvel arrêté n’a pas empêché le juge du tribunal administratif d’Auch de condamner le maire à verser 500 euros au CRAC Europe en raison de son premier arrêté abusif.

« L’art de vivre » du Gers : corrida, foie gras et soûleries à gogo

Lorsque nous sommes arrivés sur les lieux, nous avons été sidérés par ce sur quoi nous sommes tombés : partout, des dizaines de milliers de gens complètement bourrés dès huit heures du matin, qui soit dormaient n’importe où en vrac, parfois dans leurs déjections, soit titubaient le long des routes. Beaucoup vidaient leur vessie ou leur estomac là où ça leur prenait, dans l’indifférence totale des autres fêtards autour d’eux. Même à Nîmes, dont la féria n’est pourtant pas un goûter pour enfants, je n’ai jamais rien vu de pareil dans l’extrême. Si c’est ça « l’art de vivre » du Gers vanté par certains pontes du département, ils peuvent se le garder. Cela dit, que chacun fasse la fête comme il a envie de la faire.

Nous avons cherché un bon moment le point de départ de la manif dans les ruelles de Vic, la plupart étant barrées à cause de la féria. Nous avons même croisé des véhicules de gendarmerie venus pour nous qui, eux aussi, étaient perdus. Vers 8h30, nous avons enfin trouvé un rond-point où d’autres manifestants étaient parvenus. Nous avons donc pris la première avenue, totalement déserte, qui se présentait à nous pour nous rendre vers le point de départ officiel : la place de la mairie.

Premier coup bas des gendarmes

Alors que nous arrivons à proximité immédiate des arènes, des gendarmes se déploient pour nous empêcher de rejoindre le point de départ autorisé. Leur motif : le camion-sono n’est pas autorisé sur l’arrêté du maire. Nous faisons remarquer qu’il n’est pas interdit non plus. Il s’agit là d’une nouvelle violation de la loi : « Tout ce qui n’est pas défendu par la Loi ne peut être empêché » (article 5 de la Déclaration des droits de l’homme).

Une équipe de France 3 vient interviewer Jean-Pierre. Ce pauvre Viard, ulcéré que la manif se tienne en toute légalité, ne peut pas s’empêcher de faire le pitre en venant s’interposer en pleine interview pour lancer  » Tu finiras en prison, Garrigues » , puis en me pointant du doigt « Et toi aussi« . Les gendarmes le repoussent hors de la zone neutre qu’ils ont créée entre les aficionados et nous.

Une premier menace d’être chargés par les gendarmes est annoncée par les deux sommations légales demandant de nous disperser. Nous nous asseyons tous par terre et les gendarmes réalisent assez vite qu’il va être difficile et long de nous faire bouger. De longues tractations s’engagent entre le colonel de gendarmerie et Jean-Pierre Garrigues soutenu par Carole Saldain, déléguée du CRAC Europe mais aussi ancienne attachée parlementaire qui maîtrise son Droit sur le bout des doigts. Nous acceptons de faire reculer le camion de 50 mètres.

Et là, devinez quoi ? Quand nous demandons au colonel de nous laisse enfin nous positionner place de la mairie, il nous répond qu’il est déjà 10h et que donc nous n’avons plus droit d’y être puisque c’était de 9h à 9h30 qu’on devait réaliser cette partie de la manifestation. Pour lui, nous sommes donc désormais dans la seconde partie du déroulement de la manif, là où l’arrêté dit que nous avons le droit d’être à partir de 10h.

Inutile de dire que la tension monte de plusieurs crans. Avec l’autorisation du colonel, qui se sent quand même un peu morveux de sa duplicité, nous allumons des fumigènes et nous lançons sirènes et sifflets.

Premières exactions

Soudain, sans raison apparente, les gendarmes décident de faire dégager les premiers rangs de manifestants assis. Ils essaient de soulever les militants à terre qui ne font rien pour les aider mais rien pour résister non plus, conformément à ce qui est leur droit. Les coups bas se mettent à pleuvoir : poignets foulés, bras tordus, violences diverses.

Le colonel exige que nous arrêtions les fumigènes parce que, dit-il, cela gêne les spectateurs dans les arènes. Sans blague… A préciser qu’à aucun moment des fumigènes n’ont été lancés. Ils ont été allumés et posés au sol, loin des forces de l’ordre afin de ne pas les incommoder, à la demande du Colonel.

Une nouvelle séance de négociation permet de faire cesser ces exactions. La corrida du matin commence à quelques dizaines de mètres de nous. Nous reprenons les sifflets et les sirènes. Au bout d’une demi-heure, le colonel revient avec un nouvel arrêté tout neuf : les mégaphones, sirènes et sifflets sont désormais interdits dans l’avenue où nous nous trouvons. A dix mètres de nous, des milliers de soûlards crient, chantent, font un boucan pas possible mais nous, non, on n’a pas droit au moindre bruit.

Pendant ce temps, un taureau est traîné hors de l’arène, encore vivant. Une vidéo le montre en train d’agoniser en mugissant et en bougeant les pattes, juste avant d’être embarqué pour se faire débiter par un boucher. Et ça, c’est légal aussi ? C’est culturel ? C’est beau ?

Charge brutale

Deux nouveaux fumigènes sont allumés. C’est le prétexte qu’attend le colonel pour lâcher ses troupes contre nous avec une violence extrême. Et que personne ne soit dupe, il s’agit bien d’un prétexte : l’une de nous, jeune fille de consistance frêle, a été prévenue plusieurs minutes avant par un gendarme proche d’elle qui l’a prise en sympathie et lui a dit  » Vous devriez vous pousser contre le mur, je ne voudrais pas vous faire mal quand on va charger  » . Elle lui a répondu qu’elle se mettrait où elle voudrait.

Des dizaines de gendarmes mobiles enfoncent nos rangs, frappant sur tout ce qu’ils peuvent et tentant d’empêcher les photos d’être prises (mais en vain). Nous sommes contraints de reculer. De nouvelles victimes s’accumulent, des manifestantes choquées sont en larmes, ne comprenant pas la raison d’une telle brutalité pour rien.

L’un des militants est poussé violemment contre un mur et se retrouve la tête en sang. Un des gendarmes lui dit qu’ils ont un « dossier » sur lui et que s’il ne part pas immédiatement, ils le coffreront. Totalement bidon : soit ce militant est recherché par la police et il aurait été arrêté, soit le « dossier » ne justifie rien de tel et ils n’ont aucun motif pour l’embarquer. Mais cela, le militant ne le sait pas et préfère quitter la manif avec plusieurs autres qui l’accompagnent. Au passage, à chaque fois que des manifestants quittaient nos rangs en petits groupes dans la journée pour aller se procurer de l’eau, les gendarmes leur interdisaient de revenir. Nos troupes sont ainsi passées graduellement de 160 à une soixantaine.

Rappelons encore une fois qu’il s’agissait d’une manifestation autorisée et que nous étions exactement là où l’arrêté du maire disait qu’on devait être.

Afiocs voleurs, gendarmes complices et Jean-Pierre arrêté

Vers 13h30, un nouvel incident se produit : deux afiocs essaient de voler ce qui se trouve dans le camion-sono qui est à l’arrière de notre groupe. Nous prévenons les gendarmes. Que croyez-vos qu’ils font ? Ils frappent sur les manifestants qui se sont approchés du camion et laissent partir les deux afiocs qui s’éloignent en marchant tranquillement. A moins que ces deux-là soient des policiers en civil, venus faire une énième provocation ?

Sept manifestants sont arrêtés et embarqués. Jean-Pierre récupère sa sacoche dans le camion pour ne pas risquer de se la voir volée. Puis il s’interpose devant les gendarmes pour les empêcher de cogner sur les manifestants. Il est projeté à plat ventre sur le bitume, un gendarme lui enfonçant son genou dans le dos. Quand il peut leur donner sa carte d’identité, les gendarmes voient dans la sacoche un spray anti-agression. Ils embarquent Jean-Pierre.

Les sept premiers arrêtés sont de retour au bout de quelques minutes. Pour Jean-Pierre, ça va être plus long. Il va devoir expliquer que le spray est dans sa sacoche parce qu’il reçoit régulièrement des menaces de mort et qu’il n’a eu sa sacoche sur lui qu’à partir du moment où le camion a failli être dévalisé, mais à aucun autre moment pendant la manifestation (des centaines de photos le confirment). Les gendarmes qui l’auditionnent vont vite être convaincus de sa bonne foi. Ils se contentent de confisquer le spray après en avoir référé par téléphone au procureur de la république.

Jean-Pierre n’a plus qu’à rejoindre la manif, à pied pendant plusieurs kilomètres, le transport retour n’étant pas le problème des gendarmes. Quand il revient, après une heure et demi d’absence, nous avons déjà contacté plusieurs journalistes dont l’AFP et fait diffuser l’info sur les réseaux sociaux. Tous les médias ne parlent plus que de ça. Les gendarmes et les afiocs sont montrés aux yeux du monde pour ce qu’ils sont : des liberticides et des violents, prêts à tout pour nous museler, mais incapables de le faire. Toujours aux ordres d’élus pro-corrida, ultra-minoritaires, mais qui mènent la danse et bafouent la démocratie pour défendre leur passion coupable. Nous avons Valls contre nous, ne l’oublions pas, lui le Catalan qui a oublié ses racines (la corrida est abolie en Catalogne espagnole depuis juillet 2010 par vote démocratique !).

Nous proposons aux manifestants de décider de la suite : revenir scander des slogans sans mégaphone, ni sono, ni sifflets, ni sirène ou dissoudre la manif qui a largement atteint son objectif principal – celui d’attirer l’attention du grand public par médias interposés sur l’intolérance et la brutalité des aficionados épaulés par des troupes aux ordres d’un Premier ministre qui nous déteste. Une large majorité vote pour en rester là.

Le vrai visage de l’aficion au grand jour

Dans la soirée, les soutiens enthousiastes s’accumulent de toutes parts sur internet et ailleurs. Merci à tous les courageux manifestants qui étaient là avec nous en terre hostile pour prendre leur droit de dire haut et fort que nous ne voulons plus de cette barbarie immonde, ni de cette dictature policière prête à violer la loi pour tenter de nous intimider.

Roger Lahana
Vice-président du CRAC Europe

Partage

Shares