Ils étaient une centaine… Ils étaient une poignée…, devant le mur de CRS, ayant bravé l’interdit de s’exprimer, et scandant : « Basta corrida » à plein poumons et dans les porte-voix.

Tout d’abord cantonnés très loin des arènes et du centre ville afin qu’on ne les vît pas, et ne les entendît pas, ils piétinaient sur place, râlant qu’ils étaient venus pour rien. Des jeunes, des moins jeunes, des vieux, portés par l’indignation de la barbarie autorisée, organisée, facilitée, légale.

J’y étais, j’en étais, bien qu’ayant été sermonnée et accusée par monsieur le maire, d’encourager, si ce n’est de fomenter, la violence en notre bonne ville thermale, bien ordonnée et bien pensante, désormais divisée entre pro et anti…

Réveillées, les consciences endormies et brimées, trouvaient enfin la voix de la contestation, normale et même nécessaire.

Arrivée avec mes deux collègues élus EELV sur une place reculée de la ville, je vis d’abord les jeunes gens aux banderilles, revêtant leur parure noire et rouge d’indignés. Je voulus passer le doigt sur les banderilles colorées, mais je fus arrêtée aussitôt, car, me dit-on, c’est tranchant comme un rasoir !

Les groupes de manifestants se préparaient, armés de pancartes, forts de leurs slogans, prenaient place sur l’endroit réservé, loin des regards de la foule qui se pressait déjà dans le parc aux casetas, au bout duquel trônent les arènes, imprenables, sacrées, temple de la cruauté, de la souffrance et de la mort.

Discussion de Laurent, le représentant du CRAC, avec le RG de service qui interdit d’avancer, brandissant la menace du tribunal : il fait son boulot. Les groupes d’opposants à la corrida commencent à s’éparpiller, à trépigner à l’idée de devoir demeurer en ce lieu où ils sont invisibles, sauf pour les automobilistes de passage. Si loin du sanctuaire !… Il ne sert à rien d’être là, il faut avancer… Décision est enfin prise de se mettre en marche vers le vieux pont où la barrière de CRS s’est installée.

Le cortège décousu des manifestants s’est enfin mis en branle, les plus ardents devant, avec drapeaux, pancartes, sifflets et porte-voix. Tambour battant, les autres suivent.

En arrière avec mes collègues élus, j’aperçois de la fumée bleue, et j’entends les clameurs qui montent sur le pont. Des manifestants nous remettent, à Sylvie et à moi, un grand panneau anti-corrida que nous portons toutes deux vers le lieu de la contestation, devant la barrière de CRS, puis que nous déroulons le long du parapet, face au parc des arènes, bien en vue du public.

Le ton monte et le « Basta corrida » est scandé par toutes ces voix contre, qui s’expriment pour la première fois à Dax avec cette ampleur. Alors que je pense naïvement que nous allons rester là à continuer de clamer notre indignation devant le public de « Toros y salsa » qui nous regarde depuis le parc en contrebas, je vois les CRS compléter leur armure par le casque et j’entends une première somation.

Je n’y crois pas encore quand ils avancent et bombardent très vite de gaz les premiers manifestants. J’en vois quelques-uns, fort atteints aux yeux, sortir leur collyre. Des manifestants se couchent par terre et sont déplacés par les forces de l’ordre qui continuent d’avancer. J’entends qu’une jeune fille est tombée, violemment poussée. Un jeune homme est blessé à la tête, une autre dame est également malmenée… Je ne vois pas tout ce qui se passe en avant-scène.

Les manifestants reculent sous la menace du gaz… Une poignée, une centaine… menaçant la sécurité de Dax, la tranquille cité thermale où les curistes, touristes et locaux (locos !) peuvent s’abreuver légalement de sang de toro, amener gratuitement les enfants au spectacle… Il faut protéger la culture qui érige la torture et la mise à mort au rang de l’art.

« La torture, c’est pas notre culture », continue de clamer le jeune homme au porte-voix, protestation reprise par d’autres voix.

L’indignation devant la cruauté de la corrida ne se dit pas, ne se montre pas à Dax. Ici, il n’est pas « interdit d’interdire », il est interdit de dire. Il est interdit de manifester, alors même que se déroule un spectacle barbare. Il est permis et même recommandé de se rendre aux arènes pour voir le bel animal en sa sublime robe noire, déchiré par les banderilles, affaibli par l’atroce blessure infligé par le picador, foncer sur la muleta avant de recevoir le coup d’épée fatal. Et cela quand tout se déroule bien, car il arrive que la souffrance de la bête soit augmentée des ratages du matador… Et pire encore sont les novilladas, gratuites, et donc visibles pour les enfants, quand les parents ne savent pas forcément qu’il y aura une mise à mort.

Refoulés au bout du pont, ils ont continué, les défenseurs de l’animal et protecteurs des enfants, à clamer, à se révolter, à brandir leurs panneaux sous le nez des passants se rendant à la corrida… ou dans le parc…

Dérangeante la manif pour ces gens pressés de se rendre au spectacle ? Je n’en suis pas si sûre et je m’interroge, je les ai vus poursuivre leur chemin sans s’arrêter, sans regarder, rassurés par la présence des forces de l’ordre. Ils étaient dans leur droit, eux, d’aller à la corrida, puisque c’est la culture, puisque c’est permis et puisqu’ils sont venus pour ça.

Exotisme avez-vous dit ! Pour les uns, peut-être, et pour ceux d’ici, qui renvoient si facilement les mécontents, les empêcheurs de torturer, dans le Nord d’où ils viennent ou chez eux s’ils sont Landais, tradition tradition et désespérément tradition !

Isabelle Nail