Qu’est-ce que la corrida vient faire à Carcassonne ? Ce haut-lieu du catharisme en est totalement à l’opposé. La cité médiévale est connue dans le monde entier et elle était là bien avant que la corrida débarque en France, puisque ses premiers murs remontent aux Gallo-Romains. Son aspect actuel date des grandes heures du catharisme dans la région, il y a huit siècles.

Il est utile de rappeler que les Cathares avaient un respect égal pour toutes les formes de vie et qu’ils étaient végétariens. Tuer un animal même pour s’en nourrir était un acte mauvais, le torturer avant de le tuer était une abomination, se réjouir d’assister à son agonie était tout simplement inimaginable. Elle est là, la culture immémoriale de Carcassonne, elle est là, sa tradition, il est là, son patrimoine. L’arrivée de la corrida dans cette ville est donc une escroquerie, un affront aux yeux de l’Histoire – un de plus dans ce milieu qui n’en manque pas.

De fait, les Carcassonnais dans leur immense majorité sont anti-corrida. Et pourtant, le rite barbare de la secte en perdition des aficionados perdure à quelques centaines de mètres des murailles érigés par les premiers anti-spécistes ayant jamais vécu en France. La ville doit tout son attrait touristique et donc sa prospérité économique à des gens que les taurins appelleraient aujourd’hui avec mépris des animalistes.

Raison de plus pour informer les touristes des horreurs qui se trament à deux pas de la Cité. C’est ce que fait le CAAC depuis vingt ans. C’est ce que nous avons aussi fait le 31 août en venant manifester dans les rues et à l’entrée de la Cité pour attirer leur attention et celle des médias. Ces derniers semblaient déçus que notre présence n’ait pas dégénérée en scènes spectaculaires de violences – celles commises par les aficionados ou les CRS à notre encontre, bien sûr.

Et des CRS, il y en avait en quantité pour nous attendre, ainsi que des policiers – 160 en tout. Il y avait même des grilles anti-émeute. Sans doute leur donneur d’ordre (le maire ? le préfet ?) leur avait-il dit que nous étions des excités prêts à tout, en oubliant qu’à Maubourguet comme ailleurs, nous étions les victimes, pas les agresseurs, et que nous n’avons jamais porté un seul coup à un aficionado depuis des décennies que ce mouvement existe.

Seulement voilà : tout s’est passé dans le calme le plus total. Nous avons suivi le parcours autorisé, accompagnés par des policiers détendus et compréhensifs. Nous avons distribué des tracts et montré nos banderoles à des centaines de touristes qui entraient et sortaient par le pont-levis, recevant systématiquement leur soutien, à part quelques rares vieux aigris qui passaient par là.

Et lorsque nous sommes arrivés devant le barrage de CRS (qui, au passage, nous retenait plus loin que ce que l’arrêté du maire avait annoncé… mais on a l’habitude), nous les avons laissés là avec leurs barrières anti-émeute et nous sommes descendus sur la berge de l’Aude pour être au plus près des arènes qui se dressaient de l’autre côté. Tout cela sous le regard parfaitement serein des forces de l’ordre restées sur le pont. Normal : nous ne faisions rien de mal, ils n’avaient donc aucune raison de nous charger.

Un certain nombre d’entre nous ont traversé la rivière à gué, avec l’aide bienveillante de pompiers en combinaison qui avaient prévu que nous le ferions. Quelques CRS se sont postés sur chaque rive, sans aucune agressivité, à aucun moment. Rien à voir avec la folie ultra-violente et le déchaînement de haine des CRS de Maubourguet.

Nous avons fait du bruit, autant de bruit que nous pouvions, pour que le massacre qui commençait à cent mètres de là ne se déroule pas dans la quiétude d’une sale petite séance de torture dominicale entre notables décrépits. A l’heure convenue, la corrida étant terminée, nous avons mis fin à la manifestation. Il y a eu un ou deux incidents mineurs, mais globalement, comme l’a titré la Dépêche du Midi, il s’est agi d’une manifestation réussie.

Une remarque à ce sujet : nous n’oublions pas que les taureaux sont morts sans que nous puissions rien y faire, mais ce n’est pas le rôle d’une manifestation que de l’empêcher. Lorsque nous marchons avec nos banderoles et nos drapeaux, le seul objectif est d’informer le grand public, avec le relais des médias, des horreurs qui se déroulent la plupart du temps à son insu.

Ce sont des porteurs de pancartes qui ont obtenu les droits civiques des Noirs aux USA. Ce sont des porteurs de pancarte qui ont obtenu l’indépendance de l’Inde. Ce sont des porteurs de pancartes qui ont conduit à la fin de l’apartheid en Afrique du Sud. Alors bravo aux porteurs de pancartes. Plus nombreux seront les Français – et les étrangers – au courant de la survivance honteuse de cette barbarie, plus vite viendra l’abolition.

Avant de partir, quelques-uns d’entre nous, à commencer par moi, ont tenu à remercier les CRS, les policiers, les pompiers et les agents municipaux chargés de la sécurité pour le professionnalisme, le respect et la courtoisie avec lesquels ils ont géré notre action. Ils ont visiblement apprécié que nous le fassions. Nous n’hésitons pas à dénoncer les violences des forces de l’ordre quand elles se produisent, il est normal que nous leur disions aussi notre satisfaction d’être traités comme des citoyens à part entière quand tout se passe bien. Ni coup, ni gazage, pas même de menace. Ceux de Carcassonne ont joué leur rôle sans jamais outrepasser leur pouvoir, comme dans toute vraie démocratie. Le fait que cette ville soit largement anti-corrida a peut-être contribué au maintien d’une ambiance particulièrement respectueuse à notre égard.

Nous reviendrons l’an prochain, encore plus nombreux, si des corridas sont à nouveau organisées. Et nos amis du CAAC continueront d’ici là à informer patiemment tous les touristes qu’ils croisent de la tache de sang indigne qui défigure leur ville.

Roger Lahana
Vice-président du CRAC Europe