Acte 1 : Où le maire interdit tout, c’est plus simple

Captieux se situe dans la Gironde et organise des spectacles de tauromachie depuis un demi-siècle et des novilladas depuis vingt ans (il s’agit de corridas où six veaux sont torturés et tués par de jeunes amateurs inexpérimentés).

Son arène fait 1500 places, une capacité qui ne manque pas d’ambition puisque la commune ne compte au dernier recensement que 1425 habitants. A moins qu’il ne s’agisse d’un syndrome solidement ancré de grenouille-qui-veut-se-faire-aussi-grosse-que-le-bœuf, comme va le montrer la suite.

La manifestation a été organisée à l’initiative de Laurent Goulefer au nom de l’association L214, avec le soutien du CRAC Europe dont il est également militant. Il s’agissait de la toute première dans ce village.

Lorsque Laurent a déclaré la manifestation à la mairie le 21 mai, le maire Georges Bernard a aussitôt réagi en émettant coup sur coup deux arrêtés municipaux (numérotés 7 et 8).

Dans le premier, daté du 22, « considérant que sur ce sujet sensible de la corrida et dans un contexte difficile où un public important pourrait se sentir exposé à des provocations » et qu’il « existe un risque avéré d’atteintes importantes à l’ordre public et la sécurité des personnes », que décide-t-il ? D’annuler la source du trouble à l’ordre public et de préserver ainsi la sécurité des personnes en interdisant tout simplement la corrida ?

Pas du tout.

Il vient, de toute évidence d’avoir une vision mystique envoyée directement par l’esprit du Grand Roustan (pas Edmond, Max) : « Toute manifestation de quelque nature que ce soit, non autorisée explicitement par la Municipalité, est strictement interdite sur tout le territoire de la commune » du vendredi au dimanche où se tiennent les festivités.

Le lendemain, effrayé par sa propre audace ou réalisant qu’il y était peut-être allé un peu fort, il publie un second arrêté qui abroge le premier et qui précise que seule la manifestation déclarée par L214 est « strictement interdite ».

Pas rassurés pour autant, les aficionados locaux se sont courageusement mis à paniquer (comme d’habitude, me direz-vous… c’est pas faux…). Voici le communiqué qu’ils ont diffusé trois jours plus tard, le 26 mai :

AFICION : LIBERTÉ ! SOLIDARITÉ !
Notre association fête cette année ses 20 ans d’existence et les 50 ans de tauromachie à Captieux.
Notre petit village paisible, au coeur des Landes de Gascogne, se voit menacé par une « demande de manifestation revendicative dans le but d’informer / sensibiliser sur les corridas » …
Informés ? Nous le sommes.
Sensibles ? Nous le sommes aussi.
Et notre liberté d’aficionado est un droit dont nous devons jouir en toute tranquillité.
La corrida de novillos aura lieu le dimanche 2 juin 2013 à 17 heures aux arènes Jean SANGO de CAPTIEUX, venez nombreux nous retrouver et assister à ce spectacle taurin pour notre liberté et notre solidarité d’aficionados « A los Toros ».

Liberté ! Solidarité ! Sensibilité ! Voilà qui sonne comme une fière devise, appelant tous les Capsylvains à un sursaut national pour résister à la horde d’envahisseurs qui s’apprêtent à déferler sur leurs terres sacrées où il fait bon supplicier des veaux avant l’heure de l’apéro et de la dégustation de foie-gras (je n’invente rien, c’était aussi au programme, juste après le match de rugby).

Arrivé à ce point, le suspense étant insoutenable et la tension à son comble, il est temps de passer à l’acte 2, en nous rendant de Captieux à Bordeaux.

Acte 2 : Où le juge n’en croit pas ses yeux

Problème, le maire avait omis un petit détail. Oh, une broutille : son arrêté était tout simplement illégal. Notre loi prévoit en effet que quiconque a le droit de manifester pour peu que les lieux de passage de la manif soient approuvés par l’autorité préfectorale.

Aussi, en s’appuyant sur le précédent largement médiatisé des manifestations d’Alès, Laurent déposa-t-il un référé-liberté auprès du Tribunal administratif de Bordeaux pour contester le second arrêté.

La procédure nécessite d’avoir de solides compétences juridiques en droit administratif, sinon elle va au casse-pipe. Mais lorsqu’elle est bien rédigée, elle a l’avantage de forcer un juge à réagir en moins de 48 heures entre le dépôt des documents et la comparution des parties.

Autant vous dire qu’avec la masse d’autres dossiers qu’il a à traiter à longueur d’année, le juge doit détester devoir s’y consacrer toutes affaires cessantes. Et encore plus si c’est pour rien.

Or, le 28 mai, jour de l’audience, coup de théâtre : le maire vient de pondre un troisième arrêté qui annule les deux précédents. Serait-ce son avocate qui le lui a conseillé en voyant le mémoire déposé par Laurent ? Cela ne serait pas étonnant, la pauvre a dû tomber de sa chaise quand elle a su qu’elle aurait à défendre un arrêté aussi incontestablement hors-la-loi.

Ce nouvel arrêté est d’une brièveté exemplaire : vu le Code pénal, vu la requête en référé présentée par l’association L214, le premier arrêté est retiré et le second abrogé. Voilà.

C’est ce qu’on appelle une retraite en rase campagne.

Le juge ne va pas mâcher ses mots.

Après avoir rappelé que « l’arrêté du 23 mai 2013 porte atteinte aux libertés fondamentales de manifestation et d’expression », il ajoute que la décision du maire a été écrite « en méconnaissance de l’article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, dès lors que l’édile municipal a interdit instantanément la manifestation en cause sans entendre les responsables associatifs concernés, alors qu’il disposait de dix jours pleins pour organiser une audition contradictoire à partir de la date du récépissé de déclaration du 23 mai 2013 ».

Ce n’est pas tout. Le juge souligne également que « par ailleurs, le maire n’établit pas qu’il s’est acquitté de son obligation de transmettre, en application des dispositions de l’article L. 211-4 du code de la sécurité intérieure, dans les vingt-quatre heures, l’arrêté du 23 mai 2013 » et que « la commune ne rapporte pas la preuve, qui lui incombe, d’un risque de trouble à l’ordre public de la manifestation, l’imprécision du motif tiré d’un « contexte difficile » et la référence à la notion de « sujet sensible » ne permettant pas de justifier son interdiction ».

Après avoir pris le temps de bien expliquer toutes les entorses à la loi commises par le maire ainsi que l’inanité totale de ses propos sur le fait que la manifestation pourrait représenter un trouble à l’ordre public, le juge en arrive à la cerise sur le gâteau : « au cours de l’audience » (ah bon ? pas avant ?), « la commune de Captieux a produit un arrêté [le troisième, faut suivre] par lequel son maire a retiré l’arrêté en litige » (c’est-à-dire le second, qui lui-même annulait le premier).

Autrement dit, non seulement le maire a capitulé avant d’être (dé)jugé mais de plus, le juge lui a donné une solide leçon de droit pour lui expliquer que, de toute façon, il aurait perdu tellement il a raconté de conneries (je ne vois pas d’autre mot).

Je vous avais prévenu que c’était du Grand-Guignol.

Le coup de grâce est porté dans les dernières lignes du jugement : « La commune de Captieux versera à l’association L214 la somme de 150 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative. »

Voilà où ça mène d’embêter un juge pour rien en décrétant n’importe quoi.

Acte 3 : Où le maire tire ses dernières cartouches

En sortant du tribunal, alors que Laurent s’apprête à reprendre sa voiture, le maire accompagné de son avocate l’accoste et lui propose d’aller boire un verre ensemble, grands sourires, on est des gens civilisés, hein, tout ça.

Laurent est carrément surpris mais il accepte, se demandant ce que le maire va bien pouvoir lui dire de plus après la déculottée qu’il vient de se prendre. Les voilà donc tous les trois attablés au premier troquet qu’ils trouvent. Le dialogue qui suit n’est pas exact au mot près mais l’esprit y est.

Attention : si vous êtes en train de boire quelque chose en lisant ces lignes, arrêtez. Sinon, vous risquez de tout recracher sur votre écran tellement vous allez rire.

Le maire – Mais dites-moi, y a quelque chose que je ne comprends pas. Quelle idée vous avez eue de venir manifester à Captieux ? Tout s’est toujours très bien passé ici, il n’y a jamais eu de problème.

Laurent – Hé bien, ça va changer parce que nous comptons manifester partout et ne plus rien laisser passer.

Le maire – Oh là, mais on n’est quand même pas à Alès, ici !

Laurent – Justement, j’y étais, à Alès et c’est ce qui m’a donné l’idée de manifester chez vous.

Le maire – Vous n’allez pas faire comme tous ces gens du CRAC, quand même ?

Laurent – Je suis du CRAC.

Acte 4 : Où les manifestants manifestent

De retour à Captieux, la mort dans l’âme, le maire a dû écrire encore un arrêté. Le quatrième en une semaine, alors qu’il n’en avait fait que six autres depuis le début de l’année, du jamais vu. Mais ça valait le coup : le maire va non seulement récuser implicitement toute la paranoïa qui inspirait les premiers arrêtés, mais il va aussi écrire en toutes lettres certains termes qu’aucun afioc n’a jamais voulu reconnaitre en public :

« Considérant que la manifestation déclarée est organisée par l’association de protection animale L214 ayant pour objet notamment de protéger et défendre les animaux utilisés pour les divertissements et, plus généralement pour toutes les pratiques dans lesquelles ils sont potentiellement en souffrance » et que « se déroulera une corrida de six toros-novillos avec mise à mort », la manifestation est bien entendu justifiée, légitime et autorisée.

Grâce à l’évènement qu’il a créé sur Facebook au retour d’Alès, Laurent a réussi à mobiliser une centaine de personnes, ce qui est remarquable pour un délai aussi court et un lieu de manifestation aussi peu connu.

Au point de rassemblement, il va se faire un plaisir de lire à tous ceux qui ont pu venir les différents arrêtés pris par le maire, le référé-liberté et un message de soutien de Jean-Pierre Garrigues.

Un détail amusant, et qui devient récurrent, est que les autorités ont cru qu’il allait s’agir d’un nouveau Rodilhan. Du coup, des quantités de policiers étaient rassemblés autour des arènes et une fouille avait même lieu à l’entrée, comme à Alès. Par contre, sur le parcours prévu pour le cortège, les flics n’étaient qu’une vingtaine.

Laurent a raconté comment les choses se sont passées : « Aucun débordement n’a eu lieu. En revanche, les aficionados reçoivent bien le message comme quoi nous sommes de plus en plus visibles. Le vent nouveau qu’à insufflé Jean-Pierre Garrigues à Alès se propage. La corrida va subir de plus en plus des assauts qui menacent gravement sa survie. J’appelle d’ores et déjà à un rassemblement sans précédent à la manifestation de La Brède (33), le samedi 22 juin 2013 ; le département de la Gironde (département le plus au nord des départements taurins) doit tomber. »

Acte 5 : Où la peur change de camp

Les aficionados se sentent de plus en plus acculés. Ils ont bien raison. Non seulement ils sont de moins en moins nombreux mais nos actions ne vont que s’intensifier.

Comme l’a dit et répété Jean-Pierre à Alès, la peur a changé de camp. Les maires ont peur, les aficionados ont peur, une peur panique de nous voir débarquer chez eux, que ce soit annoncé à l’avance ou pire, que ce ne le soit pas. Ils prennent conscience que même la plus petite commune ne sera pas épargnée.

Aucune des 70 villes de sang où se tiennent encore ces ignobles spectacles de supplices n’est à l’abri. Nos actions vont se multiplier. Nous irons partout.

Les gens qui ne nous aiment pas disent que nous sommes des excités, des fanatiques, des violents. A Captieux, les manifestants ont marché dans le calme et personne n’a été agressé.

Les excités, les fanatiques et les violents, ce n’était pas eux. C’était ceux qui étaient dans l’arène et qui se réjouissaient de voir des gamins immatures transpercer six veaux pendant vingt minutes chacun, avant de les tuer aussi maladroitement et douloureusement qu’ils les avaient torturés.

Le trouble à l’ordre public, c’est eux. La violence, c’est eux. L’ignominie, c’est eux.

Ils ont raison d’avoir peur.

Nous ne les laisserons plus torturer en rond, nulle part.

Photos prises par les manifestants.

Ce billet a paru initialement sur le blog d’Anna Galore