Nous étions environ une vingtaine, mais ce rassemblement s’est avéré, par instants, mouvementé.

Il faut dire que la quinzaine de gendarmes, eux-mêmes chargés d’assurer la sécurité des lieux (ainsi que la nôtre, paraît-il, c’est du moins ce qu’ils m’ont affirmé), se trouvaient mobilisés à 130 mètres de notre emplacement, au dernier carrefour précédant les arènes, tandis qu’on nous avait attribué un petit parking au cœur du village et de ses habitations, où nous demeurions seuls, sur une route assez fréquentée par les aficionados, qu’ils soient en voiture ou à pied.

Ce qui devait donc arriver ne tarda pas à se produire : outre certains gestes obscènes, habituels, ponctués d’insultes lancées au passage, comme par exemple : « Bande de cons ! Vous n’êtes toutes que des mal baisées ! (à l’adresse d’un groupe de femmes) Vous feriez mieux d’aller vous battre contre Daech ! etc. », nous eûmes aussi droit à des provocations verbales, très rapprochées, visant ostensiblement à induire des passages à l’acte…C’est ainsi qu’une militante fut à deux doigts de se faire gifler, tandis que deux autres, prises personnellement à partie par trois passants, commençaient de se faire bousculer, avec les risques qu’une violence réelle ne s’installe et ne dégénère. Heureusement que deux militants (Animal Cross) ont tout de suite accouru, dans une posture clairement dissuasive, de même que certaines « modératrices » ont émergé de notre groupe pour séparer les uns des autres… et calmer les esprits.

Une chose, au bout du compte, demeure en tout cas très positive : le fait que nous ayons pu faire un maximum de bruit pour compenser notre manque flagrant de visibilité, tant par l’usage de sifflets que de klaxons d’automobiles ou encore de sirènes jaillies des mégaphones.

Ce bruitage discontinu – en pleine séance de démonstrations des jeunes tueurs de novillos – n’a pas tardé à susciter la visite dans nos rangs de deux gendarmes, venus me faire remarquer d’un ton grave que nous avions dû mal lire l’arrêté municipal, stipulant que les sifflets étaient interdits en ce lieu de manifestation, ainsi que toute autre forme d’atteinte au bon déroulement des choses (je supposais un instant qu’ils y incluaient aussi les dispositifs d’amplification électrique de la voix ainsi que les avertisseurs sonores de voitures ? Mais bizarrement, ils ne le mentionnèrent pas).

Or, il se trouve que j’avais fort bien lu et relu l’arrêté municipal avant de le publier sur la page de l’événement Facebook (via trois commentaires), et qu’il y était évident que le « périmètre interdit de sifflets et autres mégaphones ou troubles publics » ne nous concernait nullement mais qu’il s’agissait au contraire de la zone sécurisée tout autour des arènes, et dont l’accès nous était précisément prohibé par ce même cordon des forces de l’ordre.

Après un échange quelque peu houleux avec ces messieurs en uniforme, faisant ressortir que « nous n’avions pas la même lecture de l’arrêté », je m’entendis quand-même répondre par le principal responsable « qu’après tout, le choix nous était laissé de continuer ainsi ou non ! ».

Ce que je traduisis, en mon for intérieur, par une façon honorable d’admettre que je n’avais pas tout-à-fait tort sans reconnaître non plus que j’aurais pu avoir raison !

Très peu de temps après, comme pour confirmer l’efficacité de notre vacarme, nous vîmes alors arriver, se balançant sur son vélo, un homme en short, avec un air renfrogné, qui fit plusieurs boucles devant nos inscriptions ou visuels avant de s’écrier tout-à-coup, d’une voix tonitruante :

« Ah là là, ce Jean-Pierre Garrigues, votre chef à tous… quel connard, dites-moi ! »

Ce qui ne manqua pas à la fois de nous surprendre (ayant la soudaine et heureuse impression que le président du CRAC Europe venait de faire irruption parmi nous, à Mugron !) et en même temps de détendre l’atmosphère, tout en piquant au vif notre curiosité…

S’en suivirent, bien sûr, les brefs échanges habituels et récurrents, avec arguments et contre-arguments autour de la mise en concurrence des souffrances, comme si l’on pouvait établir entre elles une hiérarchie… et qui se termina par de joyeuses salves anti-corrida, au cri de :

« Vive Jean-Pierre ! Vive Jean-Pierre ! »

Mais ce qui m’importa surtout, et que je gardais comme une information précieuse et réconfortante – si l’on peut s’exprimer ainsi en un tel contexte – ce fut la conclusion que notre interlocuteur tira lui-même de cet après-midi « bruyant », imposant son tapage à tout un quartier du village, encore plongé dans l’ambiance paisible de Pâques, mais aussi dans la célébration sanglante qui se déroulait à deux pas, dans un temple bien gardé de torture et de mort animale :

« Mais bon sang ! ajouta notre homme, de nouveau en colère. Vous ne comprenez donc pas que les gens là-bas (les spectateurs) n’en peuvent plus de votre raffut ? Et les autres habitants, vous y pensez ? On vous entend même jusqu’au-delà des arènes… Quel manque de respect ! »

Et avant de s’éloigner pour de bon, toujours perché sur son vélo, il reconnut quand-même, presque comme un demi-aveu :

« De toute façon, moi, les corridas, je n’aime pas ça… je n’y vais jamais… J’ai d’autres loisirs. Mais je laisse ceux qui aiment ça, y aller tranquilles, parce que c’est leur droit. Ça s’appelle le respect de l’autre, de ses traditions. »

Ah, les traditions ! L’éternel mot magique, usé jusqu’à la corde, et qu’on nous ressort toujours, à la fin, comme s’il s’agissait du bouclier suprême… alors qu’il n’est plus rien d’autre qu’un stéréotype, juste une coquille vide, maquillant la souffrance animale et la perversion du regard humain – jouissant d’elle, crime que RIEN ne justifie.

Catherine
MLAC (Mouvement Landais Anti-Corrida)