Pendant longtemps, le nom complet de Saint-Gilles a été Saint-Gilles-les-Boucheries. C’est dire si on y aime les cadavres et le sang depuis toujours. Une tradition locale ininterrompue, comme aiment à le dire les amateurs de torture animale. Hier s’y tenait la première journée du Printemps des Jeunes Aficionados, fêtée comme il se doit par le supplice et la mort de quatre veaux pour le plus grand plaisir morbide du public, d’autant plus que l’entrée était gratuite (sinon, quasiment personne ne vient). On appelle ça une novillada, mot dérivé de novillo qui désigne un “nouveau”, autrement dit un veau qui n’aura jamais l’occasion de devenir un ancien puisqu’il y laissera la peau après une vingtaine de minutes d’agonie.

Les pervers qui se rendaient à ce sinistre spectacle – dont certains avec leurs enfants très jeunes – ont dû subir une fois encore le désagrément de la présence de manifestants anti-corrida. Il s’agissait d’une action citoyenne, c’est-à-dire indépendante de toute organisation associative. Cela n’a pas empêché le colonel Poty, bien connu pour accueillir une école taurine dans le gymnase de la gendarmerie mobile de Nîmes, de tenter d’intimider certains des militants les plus déterminés avant le début de l’affrontement.

C’est ainsi que sur place, il a appelé Didier Bonnet par son nom pour lui parler. Didier est certes adhérent du CRAC Europe mais il se rendait à Saint-Gilles à titre personnel, le CRAC n’étant en rien impliqué dans cette action. Le colonel a signifié à Didier qu’il le considérerait comme responsable de tout débordement pendant la manifestation. Didier a répondu qu’il n’était responsable de personne à part de lui-même. De fait, il n’a même pas lancé ou co-administré l’événement Facebook qui avait appelé les anti-corridas à venir à Saint-Gilles.

Poty a insisté en disant qu’il ne fallait pas lui raconter d’histoire et qu’il savait très bien que Didier était le numéro 2 du CRAC. Ce dernier a répondu à Poty qu’il n’était que le quinzième, le trentième ou le centième. Le colonel lui a répliqué : “Ne soyez pas modeste”. Il aurait mieux fait de jeter un coup d’œil au site du CRAC, cela lui aurait évité de se ridiculiser encore un fois. Il aurait pu y voir, en effet, que non seulement Didier ne fait pas partie de l’équipe dirigeante mais qu’il n’apparaît même pas dans la liste des délégués régionaux ou départementaux.

Autrement dit, Poty essayait juste de lui faire peur – ce qui n’a aucune chance de marcher sur Didier, soit dit en passant – en sortant de son képi une responsabilité désignée unilatéralement par son bon vouloir (une grande première juridique ! j’imagine l’ahurissement du juge si tout cela avait fini devant un tribunal). Cela confirme le niveau exceptionnel de neutralité dont le colonel se targue quand il s’agit de protéger les aficionados. Tant qu’il y est, pourquoi ne pas désigner comme responsable de tout et n’importe quoi le premier venu qui prendrait un café au bar le plus proche de la manif ?

D’ailleurs, il a dû sentir que cela ne tenait pas debout parce qu’il a aussi parlé à Nathalie Valentin et Virginie L., initiatrices à tour de rôle d’un événement Facebook appelant à manifester, pour leur dire que ce serait elles les responsables, et ajoutant finalement que Didier n’y serait pour rien. Avec exactement le même effet de dissuasion sur elles, c’est-à-dire aucun.

La manif qui s’est déroulée à Saint-Gilles a été conforme au nouveau standard des actions de cette année : il y a eu, comme à chaque fois depuis le début de la temporada 2014, plus de flics que de manifestants. Il s’agissait cette fois de gendarmes du Gard puisque le colonel Poty était là pour les superviser. Pour une fois, les autorités n’avaient pas mobilisé un hélicoptère, ça finit par coûter un petit peu trop cher tout ça, surtout s’il y a des manifs à chaque fois (et ça continuera à être le cas) et surtout pour une novillada gratuite (donc payée par des subventions, il faut bien que l’argent vienne de quelque part).

Il y avait bien sûr des barrières partout, ce qui a rendu furieux certains habitants du village qui n’arrivaient pas à circuler normalement, même à pied. Fort heureusement, il y a une solution simple pour que tout rentre dans l’ordre : supprimer les corridas. Ça va peut-être finir par devenir une évidence pour les autorités, à force d’insister.

Un seul incident vraiment sérieux s’est produit. Vers 15 h, un groupe de jeunes non identifiés a chargé sur Blanche, l’une des manifestantes qui prenaient des photos avec son portable et ils ont tenté de lui arracher. Didier et Yohan se sont interposés et ont été violemment tabassés. Les gendarmes ont pris leur temps pour venir séparer les agresseurs des agressés.

Le bruit a couru que les jeunes en question venaient d’une cité proche et n’avaient pas de lien avec la novillada. Vraiment ? Ce serait bien la première fois qu’on entend parler de casseurs qui s’opposent à des manifestants plutôt qu’à des flics. S’il ne s’agissait pas d’afiocs, soit ils sont particulièrement demeurés, soit quelqu’un leur a soufflé l’idée d’aller “s’amuser” en cognant sur des non-violents. Étonnant, non ? Surtout qu’ensuite, ils sont presque tous entrés dans l’arène et là, ce n’était pas pour faire le coup de poing mais pour regarder des veaux se faire trucider.

Des photos et des vidéos ont été prises. Des plaintes pour coups et blessures seront déposées aujourd’hui.

Je termine par une anecdote plus joyeuse. Didier a croisé en début d’action Corentin Carpentier (oui, le petit Corentin en personne). Ce dernier était très remonté. Il a jeté à Didier : “Vous êtes finis ! On va couper la tête de Jean-Pierre Garrigues et après, vous serez finis !“. Comme il y va ! Il a oublié de prendre ses cachets ? On croirait Joe Dalton en pleine crise d’apoplexie quand il pense à Lucky Luke. Allez, on lui tend un mouchoir…

Alors, d’abord, mon petit Corentin, on ne coupe plus la tête de personne dans notre pays depuis 1981. Ensuite, la seule échéance juridique qui attend Jean-Pierre, c’est sa comparution devant le tribunal de Dax pour injures lors de l’action de Rion-des-Landes en août dernier. On ne voit pas en quoi même le plus sévère des verdicts pour un tel chef d’accusation pourrait lui “couper la tête”, symboliquement s’entend. Et enfin, même en supposant que pour une raison ou une autre, Jean-Pierre venait à être empêché de quoi que ce soit (ce qui en ferait un martyre, est-ce bien raisonnable), aussitôt dix autres se lèveraient pour reprendre le flambeau.

Décidément, les aficionados sont en plein délire incantatoire depuis que leur chute s’accélère.

Merci à Nathalie et Didier pour l’essentiel des infos qui figurent dans cet article. Photos récupérées sur divers comptes Facebook.

Montage Dalton par RL (photo de Corentin Carpentier par RL, les autres source web).
Et bravo à tous les manifestants courageux qui étaient présents à Saint-Gilles.